Les réverbères : arts vivants

Il était, non, il sera (peut-être) une fois l’humanilité…

Dans le cadre du vaste projet pédagogique « Vivant », Patrick Mohr nous offre, avec Drôles d’oiseaux, un seul en scène très chaleureux à mi-chemin entre conte et théâtre. Il était une fois…

Il était une fois un homme de théâtre d’une soixantaine d’années aimant raconter des histoires. Artisan du vent des routes, l’homme est fait de tant de rencontres dont il a tiré mille récits à partager. Il se dit maillon d’une tradition orale séculaire, porteur de paraboles légères et profondes, trait d’union entre l’intime et l’universel.

L’homme aime être là avec les autres, juste là, dans le kairos vulnérable de l’instant. Et pour que la rencontre se fasse, il connaît le secret : ne raconter que des histoires qui le touchent profondément, qui le bouleversent. Il a appris cela d’un maître des contes, Jihad Darwiche : être tellement empli des mots de la phrase que tu ne penses pas à la suivante. Et dans cette hésitation, dans la sensation d’inventer les images au fur et à mesure, on peut alors s’approcher d’une vérité de la quête existentielle.

Ce matin-là, donc, jour de première, l’homme se sent vivant, prêt à accueillir ce qui va venir. À l’écoute de lui, il se dit que le mieux à faire est de se reposer et de garder son énergie pour la scène. Il sait, il sent qu’il a en lui le squelette de ce qu’il désire partager, que la chair des mots viendra ensuite toute seule, comme un cadeau à offrir.

L’homme a confiance. D’abord en la parole nue, celle qui n’a besoin de rien si ce n’est de sa force intrinsèque pour prendre l’autre par la main et ouvrir l’imaginaire. Il se réjouit de se retrouver avec un public bigarré, tous ces animaux humains, vivant parmi les vivants. Il aime par-dessus tout celles et ceux qui ne répondent pas aux codes conventionnels, qui n’ont pas l’habitude de venir au spectacle : les personnes en situation de handicap, de précarité, de migration… Un catéchisme universaliste dont il fait volontiers son dogme philosophique.

A l’heure de la palabre, l’homme sait qu’il ne se contente pas de raconter. Il va chercher la connexion avec cet enfant au premier rang, ces femmes à jardin, ce couple qui se tient par la main… Il cherche l’interaction parce que la vie est là, dans la sérendipité de la rencontre, dans le syncrétisme de tout ce qu’il a à partager : des histoires, bien sûr, mais articulées avec des témoignages, des récits scientifiques et des improvisations en fonction de la sensibilité du moment.

C’est à travers cette créolité artistique, ce méli-mélo de niveaux de jeu, cette appétence à l’instant, que le spectacle trouve sa texture, l’originalité de son hybridité, le bâti d’un nouveau pont entre conte et théâtre. L’homme se sent ainsi libre de jouer, s’affranchissant de toute orthodoxie de clocher (ou de minaret). Il retrouve l’enfant en lui, celui qui aime jouer, mettre de la théâtralité dans les personnages, assumer l’anthropomorphisme de ses interprétations. Il s’essaie alors à s’imaginer éléphant, tardigrade ou albatros. Quelle posture, quelle voix, quelle démarche ? Tout est bon pour se décentrer, ouvrir l’imaginaire, sortir de l’ego.

L’homme est décidément un drôle d’oiseau qui se sent légitime de tout essayer. Il ne cherche pas à se confondre dans l’animal mais à l’approcher, être soi en jouant l’autre, quelque chose de l’ordre d’une mise à distance avec le personnage, une approche brechtienne qu’on retrouve dans la posture narrative des conteurs-ses classiques.

Alors les histoires s’enchaînent et nous relient. Il y a bien entendu les traditionnels instruments de musique du monde pour étoffer l’ambiance : flûtes, percussions et autres kalimbas. Il y a aussi de belles projections soutenues par un travail soigné des lumières. On reconnaît bien là l’amical compagnonnage de l’excellent luminariste Michel Faure. Et ce rideau de perles circulaire qui délimite l’espace, permet l’image d’une île, d’une maison, d’une frontière, d’un imaginaire…

Il y a encore des roucoulements, des sifflements, des happeaux, des cris funestes, des sages conseils… Les oiseaux font partie de nous, de notre histoire. Certains sont liés à la nuit, au mystère, d’autres à la liberté, à l’amour, à la lumière. Ils sont indissociables de nos existences. Profitons-en. Que serait un monde sans oiseaux ? Prenons-en soin.

Une heure durant, l’homme nous permet ainsi, grâce à la magie du conte, de revenir à  quelque chose d’essentiel : réveiller notre humanilité en plongeant dans le monde merveilleux de la nature afin de nous souvenir que nous ne sommes qu’une espèce parmi des millions. Ce néologisme combinant humanité et humilité traverse la pensée du philosophe français Baptiste Morizot, figure majeure de la nouvelle philosophie du vivant, dans les traces de Philippe Descola et Bruno Latour. Patrick Mohr en a fait une puissante source d’inspiration.

Et il nous la transmet. Ce recentrage est plus que bienvenu tant il nous fait du bien, ouvrant enfin une perspective optimiste : le monde ira mieux en reprenant notre place au milieu des autres et en nous reconnectant. En ré-apprenant à faire monde[1] avec les végétaux et autres animaux. En changeant son regard sur eux. En nous émerveillant par exemple du fait que la rose de Jéricho peut survivre sans eau près de 10 ans. Ou en étant subjugué-e de l’envergure du plus grand oiseau du monde : 3,63 mètres, soit la mesure cumulée des deux hommes couchés de la photo ci-dessous.

Loin d’être anecdotique, faire preuve d’humanilité peut nous aider à traverser la crise écologique actuelle amplifiée par le fait d’avoir été désensibilisé-es à la complémentarité horizontale de chaque espèce. C’est donc avant tout une crise de la sensibilité. Nous avons en effet pris l’habitude de considérer la nature comme un simple décor à abîmer, à consommer, à négliger. Le résultat est là. C’est pourquoi l’humanilité peut devenir un levier sensible pour nous ré-aligner avec le vivant. Comment ? En allant écouter des histoires qui commencent par Il était une fois… par exemple.

Il était une fois, donc, un homme de théâtre d’une soixantaine d’années qui aime raconter des histoires, un drôle d’oiseau qui se prend pour un colibri pour nous rappeler que chacun-e peut faire sa part. Lui la fait en ouvrant l’imaginaire des gens vers un futur désirable. Et vous ? Et nous ?

Stéphane Michaud


Drôles d’oiseaux
au Théâtre de la Parfumerie, du 16 au 23 octobre, seul en scène développé dans le cadre du projet Vivant qui se déroule jusqu’au 25 octobre 2026.

Conception, jeu et mise en scène
 : Patrick Mohr
Scénographie : Michel Faure
Photos : @Stéphane Michaud

https://www.laparfumerie.ch/evenement/vivant-theatre-spirale/

[1] Expression tirée du spectacle de Philippe Descola « Avec qui faire monde ? » vu au Théâtre de Vidy en mars 2026

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *