Les réverbères : arts vivants

Et si nous ouvrions juste la fenêtre pour voir le temps qu’il fait ?

Avec Vivant, vaste projet artistique et pédagogique du Théâtre Spirale, Patrick Mohr poursuit une aventure commencée depuis longtemps : tisser des liens entre les cultures, les générations et désormais plus explicitement entre les humains et les autres créatures avec lesquelles ils partagent la planète. Une rencontre qui invite à poursuivre le procès de Descartes avec Philippe Descola, à réatterrir avec Bruno Latour et, surtout, à retrouver cette faculté presque enfantine de s’émerveiller du monde.

Et si, plutôt que de vouloir sauver la planète, nous commencions par regarder ce qui vit autour de nous ? Un oiseau sur un balcon. Une araignée dans un coin de fenêtre. La course obstinée d’une fourmi. Un arbre que l’on croise tous les matins sans plus vraiment le voir. Peut-être faudrait-il repartir de là. Du minuscule, du proche, de cette évidence extraordinairement complexe : nous sommes vivants au milieu d’autres vivants. C’est tout l’enjeu du nouveau projet du Théâtre Spirale.

Depuis plus de trente-cinq ans, Patrick Mohr construit des ponts. Entre l’Europe et l’Afrique, entre théâtre et conte, entre oralité et écriture, entre artistes d’origines et de pratiques différentes. Formé à l’École Jacques Lecoq, co-fondateur du Théâtre Spirale en 1990, le comédien, metteur en scène, pédagogue et conteur genevois a fait du voyage et de la rencontre l’essence d’un théâtre qui a toujours refusé les frontières. Mais cette fois, le pont à reconstruire est peut-être encore plus ambitieux : reconnecter ce qui a été disjoncté, c’est-à-dire re-lier l’humanité au reste du vivant.

Dans cette logique, Patrick Mohr continue le procès de René Descartes. Pas pour faire porter à un philosophe du XVIIe siècle la responsabilité de la catastrophe écologique contemporaine, ce serait évidemment absurde. Mais parce que le cartésianisme incarne magnifiquement cette grande opération intellectuelle occidentale qui a progressivement installé l’être humain face au monde plutôt qu’au milieu de lui. D’un côté, le sujet pensant. De l’autre, la nature devenue objet. Et entre les deux, une frontière.

Le grand anthropologue Philippe Descola a consacré une grande partie de son œuvre à montrer combien cette séparation entre nature et culture, qui nous paraît presque aller de soi, constitue en réalité une manière très particulière — et historiquement située — d’organiser le monde. Son expérience auprès des Achuar d’Amazonie lui a notamment permis d’observer des sociétés où humains, animaux, plantes et esprits ne sont pas distribués selon les catégories occidentales.

Continuer aujourd’hui collectivement le procès de Descartes, c’est ainsi mettre en accusation un héritage : celui qui nous a autorisés à croire que l’humain pouvait s’extraire de la nature pour mieux la maîtriser. On voit aujourd’hui où cette illusion nous a conduits. Forêts bétonnées. Énergies fossiles siphonnées. Animaux génocidés. Sols monoculturés. Rivières en crue. Océans en chaleur. Montagnes friables et atmosphère asphyxiée. Détruire, exploiter et s’engraisser. Pour finalement tout foutre en l’air.

Pourtant, comme nous le rappelle Patrick Mohr, ce qui frappe lorsque l’on plonge dans les grands récits produits par les sociétés humaines, c’est à quel point cette séparation est loin d’avoir toujours constitué une évidence. Les mythologies regorgent d’êtres hybrides, de métamorphoses, d’humains devenant animaux et d’animaux s’exprimant comme des humains. Les traditions animistes, les cultures totémiques, certains récits celtiques ou de très nombreux peuples autochtones témoignent ainsi d’une porosité constante entre les mondes. Le végétal, l’animal et l’humain s’y répondent. Des passages existent. Des parentés aussi. Et nos monstres eux-mêmes — sirènes, dragons, centaures, loups-garous — racontaient peut-être encore obscurément le souvenir de cette continuité perdue ?

C’est précisément dans cette brèche que s’engouffre Vivant. Le projet revendique notamment l’influence du philosophe Baptiste Morizot et de son invitation à « refaire connaissance » avec les autres habitants de la Terre. Car le grand récit de la modernité pourrait finalement se résumer à une étrangeté statistique : plusieurs millions d’espèces vivantes d’un côté, et une seule de l’autre, l’être humain, qui se serait imaginée suffisamment exceptionnelle pour se retirer de l’ensemble. Nous disons d’ailleurs spontanément « les humains et les animaux », comme si nous n’étions pas nous-mêmes des animaux. Comme si notre corps ne portait pas encore partout la trace de cette appartenance. Cette amnésie collective n’a évidemment rien d’anodin. Plus l’animal devient autre, plus il est facile de l’exploiter. Plus la forêt devient extérieure à nous, plus il est simple de la raser. Plus la nature se transforme en décor, moins nous percevons ce qui nous attache vitalement à elle. D’où la nécessité de reprendre notre place au milieu des millions d’espèces. Comme une indispensable thérapie.

Et pour raconter cette profusion, un spectacle unique aurait presque été contradictoire. Vivant se déploie donc comme un petit écosystème artistique. Après un premier spectacle collectif créé à Am Stram Gram, quatre seuls en scène permettent d’explorer différents territoires du monde animal : Dans Poulpe fiction, Deirdre Foster plonge sous la surface des eaux, parmi poulpes, krakens, sirènes, serpents lacustres et autres créatures des profondeurs. Avec Femme abeille et flammes de dragons, Olivier Sidore navigue du côté des insectes, des reptiles et des animaux fantastiques. Cathy Sarr explore les Créatures de la terre, leurs ressemblances avec nous, leurs différences et les imaginaires du double animal. Patrick Mohr prend quant à lui son envol avec Drôles d’oiseaux, peuplé de colibris, condors, hirondelles, albatros et autres cousins à plumes. Puis tous ces animaux humains se retrouveront le 25 octobre pour Vivant, spectacle collectif pour souligner qu’un écosystème ne fonctionne jamais seul.

Parfois le théâtre ne sert pas à inventer le merveilleux mais à éclairer celui qui est déjà là. Il suffit de regarder toutes les créatures extraordinaires qui nous entourent : le poulpe avec ses neuf cerveaux et ses trois cœurs, capable de changer de couleur en une fraction de secondes. L’hydre d’eau douce et sa tête qui repousse si on la coupe. Le poisson-globe mâle de douze centimètres qui dessine au fond de l’eau pendant des jours et des jours d’immenses mandalas pouvant atteindre jusqu’à deux mètres de diamètre pour séduire sa femelle. La sterne arctique qui vole d’un pôle à l’autre chaque année. La méduse Benjamin Button qui redevient bébé quand elle est menacée. Le tardigrade, appelé aussi ourson d’eau, et reconnu comme étant l’organisme le plus résistant de la planète. Et certaines graines qui peuvent attendre en dormance des millénaires les conditions nécessaires à leur germination. Le vivant ridiculise ainsi souvent nos esprits les plus imaginatifs.

Cette capacité d’émerveillement traverse fortement la rencontre avec Patrick Mohr. Enfant, il rêvait d’ailleurs de devenir éthologue. Il demeure un observateur patient des animaux, capable de rester longtemps à l’affût pour développer sa capacité d’émerveillement face à la nature, retrouver le merveilleux dans la réalité. Et se dire, pour finir, que ce n’est pas la vie qu’il faut changer mais bien son regard sur la vie. Précisons qu’il a de qui tenir, étant le fils du grand photographe Jean Mohr, lui-même ami de l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier, qui inspire beaucoup Sylvain Tesson, parti avec le photographe Vincent Munier pour s’initier à l’art délicat de l’affût des présences animales invisibles…

Vivant insiste sur cette éducation du regard. Le projet prolonge ainsi une démarche déjà largement amorcée avec La Forêt parle et le projet Plante ton arbre, qui avait réuni quelque 20’000 enfants autour de contes, d’ateliers, de plantations et de rencontres avec le monde végétal. Des classes étaient notamment invitées à devenir marraines d’arbres, créant un lien concret avec ceux-ci. Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel. On protège difficilement une abstraction. « La biodiversité » est un concept. « La forêt » peut encore être une idée. Mais l’arbre auquel on a donné un nom, que l’on a planté, touché, vu grandir et dont on connaît l’histoire n’est déjà plus tout à fait un objet. La relation fabrique de la responsabilité.

Les Ateliers du Vivant qui accompagnent le projet prolongent cette logique. Petits et grands sont invités à choisir un animal-totem, à rechercher physiquement sa manière de se déplacer, à travailler sa voix, son rythme, son énergie puis à imaginer ce que cet être aurait à dire aux humains. Le dispositif pourrait n’être qu’un jeu de théâtre. Il engage en réalité lui aussi un déplacement passionnant. Pendant quelques minutes, il ne s’agit plus seulement de regarder l’animal. Il faut tenter d’être avec lui, voire de devenir un peu lui pour retrouver quelque chose de notre propre animalité. Les sociétés totémiques ont depuis longtemps pensé ce type de parentèle. Le totem n’est pas seulement un symbole protecteur. Il institue aussi des devoirs. L’animal protège, enseigne, accompagne ; l’humain, en retour, doit respecter et protéger. La relation remplace alors l’appropriation.

C’est pourquoi les projets pluridisciplinaires de Patrick Mohr choisissent l’émerveillement plutôt que le sermon écologique. Un enfant auquel on explique pendant une heure qu’il hérite d’une planète détruite risque surtout de développer une solide envie d’aller jouer ailleurs. Faites-lui découvrir les incroyables stratégies d’un poulpe, l’intelligence sociale d’un mammifère ou le voyage d’un oiseau migrateur et quelque chose d’autre devient possible. La connaissance crée de l’attention. L’attention peut produire de l’attachement. Et l’attachement, peut-être, du soin.

Aujourd’hui, nous l’avons compris, la crise écologique oblige ainsi à redessiner complètement notre géographie politique et nos appartenances. Notre époque entretient en effet un curieux paradoxe. Jamais nous n’avons disposé d’autant de connaissances scientifiques sur les écosystèmes, la biodiversité ou le climat. Et jamais peut-être nous n’avons été aussi éloignés concrètement de nos conditions d’existence. Beaucoup d’enfants savent identifier le logo d’une marque mondiale avant de reconnaître certaines espèces d’arbres de leur quartier. Nos aliments apparaissent emballés dans les rayons. Notre eau coule du robinet. Notre chauffage surgit d’un radiateur. Nos déchets disparaissent dans des sacs noirs. Le système fonctionne précisément parce que les conditions matérielles de notre existence nous deviennent invisibles. Nous sommes hors-sol.

À l’instar de la pensée du philosophe Bruno Latour, il est urgent de ré-atterrir, Pas seulement de ralentir ou d’aller se promener en forêt le dimanche. C’est un geste presque politique. De quoi dépendons-nous ? Qui rend notre vie possible ? À quoi sommes-nous relié-es ? Qu’avons-nous rendu invisible pour maintenir notre confort ? Avec qui faisons-nous monde ? A toutes ces questions, le théâtre et le conte, en nous reconnectant à certaines sagesses culturelles ancestrales, peuvent nous apporter des réponses.

Prenons par exemple la très éculée fable amérindienne du colibri dont Patrick Mohr a fait son totem. Nous le savons : la forêt brûle, les animaux fuient et le minuscule oiseau transporte quelques gouttes d’eau dans son bec. On se moque de lui. Il ne pourra évidemment jamais éteindre l’incendie. « Je fais ma part », répond-il. On peut trouver la formule naïve. Elle dit pourtant quelque chose de particulièrement précieux aujourd’hui : refuser que son insuffisance serve d’excuse à l’indifférence.

Tout cela rejoint finalement très naturellement le travail mené par Patrick Mohr depuis des décennies.  Dans son théâtre, les cultures se rencontrent, les contes voyagent, les artistes circulent, les disciplines se mélangent, un récit africain peut dialoguer avec une découverte scientifique, une mythologie européenne avec une pratique issue d’une autre tradition. Difficile de ne pas entendre ici un écho de la pensée d’Édouard Glissant et de son Tout-monde : les identités ne se construisent pas dans l’isolement mais dans la relation. Il y a ainsi dans le travail de Patrick Mohr une sorte de permaculture artistique. Faire pousser ensemble des espèces différentes, créer des complémentarités, accepter l’inattendu, laisser une plante en protéger une autre. Et observer ce que donne la friche. N’est-ce pas finalement une assez bonne définition du théâtre ?

Le théâtre est aussi et surtout là pour réenchanter le rapport au monde. Non pas pour nier le réel. Mais pour retrouver des raisons de le défendre. Car derrière les chiffres de l’effondrement de la biodiversité existent encore et toujours des êtres fascinants. Derrière « les océans », des poulpes. Derrière « les pollinisateurs », des abeilles. Derrière « la forêt », des arbres particuliers. Derrière « les oiseaux », cette alouette qui, précisément, donne la bonne note au berger qui siffle ses moutons. L’écologie pourrait alors être ce que son étymologie promet : une réflexion sur notre maison commune. Pour peut-être, finalement, revenir au geste le plus simple : ouvrir la fenêtre. Voir le temps qu’il fait. Écouter. Regarder. S’étonner encore et toujours de la beauté du monde. Jusqu’au bout et pour nos enfants. Le grand philosophe Paul Ricœurparlait à la fin de sa vie d’être « vivant jusqu’à la mort ». La formule désigne notamment cette capacité à continuer à s’émerveiller jusqu’au dernier souffle. Et c’est peut-être là le cœur de la quête de Patrick Mohr.

Continuer à faire circuler les histoires entre humains et non-humains. Continuer à regarder, à raconter, à créer des liens. Ne plus considérer seulement des êtres séparés mais comprendre les relations qui les constituent. Nous ne sommes pas entourés d’un environnement. Nous sommes faits de relations. Avec les autres humains, évidemment. Mais aussi avec les animaux, les plantes, les sols, les bactéries, l’atmosphère et cette multitude d’existences dont les destins croisent silencieusement le nôtre. Ce changement de perspective peut sembler presque dérisoire face à l’ampleur des bouleversements écologiques. Il est pourtant immense. Parce que l’on ne détruit pas de la même manière un objet et un parent.

Stéphane Michaud


Vivant
, au Théâtre de la Parfumerie jusqu’au 25 octobre 2026

Conception et mise en scène
 : Patrick Mohr
Avec : Deirdre Foster, Olivier Sidore, Cathy Sarr et Patrick Mohr.
Scénographie : Michel Faure
Photos : @Ariane Catton, Nathalie Mastail-Hirosawa, Patrick Mohr, Michaël Cailloux

Projet développé en coproduction avec le Théâtre Am Stram Gram.

https://theatrespirale.com/spectacle/vivants/

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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