Les réverbères : arts vivants

Pour celles et ceux qui (ne) sont (pas) fans de Johnny

Du 7 au 17 octobre, le Théâtre Alchimic devenait… le Stade de France, pour accueillir un concert de Johnny Hallyday donné en septembre 1998. Dans Je ne suis pas Johnny, l’énergie explosive et l’écriture tendre de Guillaume Marquet retraçaient la genèse de ce spectacle – et surtout, ses difficultés ! Un solo rock’n’roll et poétique, servi par une mise en scène aussi efficace que rythmée. Et vous savez quoi ? On a même dansé !

Je n’ai jamais beaucoup aimé Johnny Hallyday (ou Jean-Philippe Smet, de son vrai nom). Trop d’énergie, trop de voix puissante, trop de… trop. À la maison, quand j’étais enfant, on était plutôt Hugues Aufrey, Michel Legrand, Edith Piaf, Nino Ferrer ou Starmania – pour ne citer que de la chanson. Alors POURQUOI suis-je allée voir une pièce consacrée à Johnny Hallyday ? Eh bien, par amour, pour dire. Il se trouve que l’être humain qui partage ma vie adore Johnny. Pas comme un fan totalement mordu – mais quand même. Suffisamment pour que certaines mélodies fonctionnent comme une madeleine de Proust. C’est même grâce à lui que j’ai vu Johnny sur scène, trois fois. Et franchement, je n’ai absolument pas regretté : rien que pour le show, la musique qui te rentre dans la peau, ça valait la peine.

Alors, quand le Théâtre Alchimic a programmé Je ne suis pas Johnny, là non plus, je n’ai pas hésité. Ni regretté.

Allumer le feu (mais sous la pluie)

Début septembre 1998, le producteur de Johnny, Jean-Claude Camus, est sur un gros coup : la star va se produire le 4 au Stade de France. Tout le monde est sur la brèche – du metteur en scène Bernard Schmitt à Luc Delemazure (l’architecte du décor), en passant par le chorégraphe, les choristes et, bien sûr, l’orchestre. De leur côté, les fans ne sont pas en reste. Johnny, c’est toute leur vie ; Johnny, c’est comme le Messie. Iels collectionnent ses disques, son merchandising et même des artéfacts plus étonnants (paillette d’un costume, cheveux des femmes qu’il a aimées, gouttes de sa sueur) comme de véritables reliques. Johnny donne du sens à leur existence. Le spectacle ne doit ABSOLUMENT pas rater !

Problème : dès le début, la machine s’emballe. Dépassement de budget dans le montant alloué au décor (une reproduction monumentale aux petits airs de States, avec statue de la Liberté et pont de Brooklyn), choristes et danseur/euses un peu aux fraises – ça encore, ça va… mais quand la pluie s’invite le soir du Jour J et que la météo nationale annonce des trombes d’eau toujours plus violentes, il faut se rendre à l’évidence : Johnny ne pourra pas chanter dans ces conditions. Le concert doit être reporté.

Quelque chose de Tennessee (entre énergie et tristesse)

Dans Je ne suis pas Johnny, Guillaume Marquet réussit un véritable tour de force : prendre comme point de départ un événement précis pour déplier la vie et la carrière d’un artiste populaire, sans tomber dans l’idolâtrie ni dans la moquerie. Je ne suis pas Johnny, c’est un spectacle qui parle aux passionné-es de Hallyday… mais aussi à celles et ceux qui l’aiment moins – voire ne l’aiment pas du tout.

Pour y parvenir, Guillaume Marquet et Nathalie Sandoz nous tendent un miroir, en faisant leurs les mots de Michel Berger, lorsqu’il évoque l’impact du dramaturge Tennessee Williams : « ce rêve en nous avec ses mots à lui[1] ». Dès le début, ils nous plongent dans un compte à rebours, celui dans lequel est plongée l’équipe de production qui prépare le concert… et les fans qui l’attendent. À mesure que l’échéance se rapproche, l’impatience devient contagieuse – mais l’inquiétude aussi. Et le décompte, projeté entre chaque scène sur un écran, en blanc sur fond noir, n’aide pas à rester serein-ne : Vendredi 4 septembre 1998, 3h avant le concert au Stade de France. À l’image du producteur Jean-Claude Camus, on se prend à prier nous aussi pour que la pluie cesse enfin. En parallèle, cette stratégie du décompte permet également à Guillaume Marquet d’explorer la vie du rocker au fil d’époques différentes : la naissance de son fils David en 1966, son couple avec Nathalie Baye dans les années 1980…

Mais ce qui impressionne le plus, c’est l’habileté extrême avec laquelle Guillaume Marquet raconte cette histoire. Sur scène, la scénographie est épurée à son maximum – un peu comme la fosse d’une salle de concert, avant que le public n’y entre. Deux portants à vêtements, deux vestes, un blouson de cuir noir (obligatoire !), une paire de lunettes, deux barrières de sécurité en métal comme on en trouve dans n’importe quelle manifestation… et le tour est joué. L’un après l’autre, nous découvrons les personnages auxquels Guillaume Marquet prête vie lorsqu’il enfile l’une ou l’autre de ses tenues. On rit face aux échanges entre le producteur Jean-Claude Camus et le metteur en scène Bernard Schmitt (qui partagent la même veste – mais pas la même paire de lunettes) ; on se dépasse quand le chorégraphe nous apostrophe pour qu’on retienne la chorégraphie dans Allumer le feu ; on se moque volontiers quand ce fan obsédé par son idole nous égrène les 1’001 anecdotes de sa passion pour Johnny… jusqu’à ce qu’il nous explique pourquoi il les aime, lui et sa musique – parce que ça l’aide à avancer, parce que ça lui donne de l’espoir. Impossible de vous en révéler trop sans vendre un des cœurs du spectacle !

Que je (l’)aime

De cette galerie de personnages, trois moments se démarquent avec force – trois moments auxquels Guillaume Marquet confère une présence rare, tendre, douloureuse. Humaine, sans jamais être pathétique. Sylvie Vartan, dans son lit d’hôpital, après la naissance de David. Nathalie Baye, sur une chaise de bar, qui évoque ses années avec le rockeur. Léon Smet, le père de Johnny, venu rapporter une peluche d’enfance à son fils alors en service militaire. Trois moments qui cachent des fêlures que l’adrénaline, l’argent, les paillettes de la vie d’idole font souvent oublier ; trois moments qui questionnent la frontière entre ce qui nous appartient et ce qui appartient à d’autres, lorsqu’on monte sur scène pour être adulé-e. Trois moments qui tendent un miroir, comme les pièces de Tennessee – à nous, mais aussi à ce fan de la première heure, qu’on trouvait si drôle…

Peut-être que c’est ça, après tout, Johnny. Passer du rire aux larmes, de l’énergie au déchirement, sans jargon ni faux-semblants – juste avec quelque chose de brut qui retourne les tripes. Comme le rock’n’roll, en somme. Merci.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Je ne suis pas Johnny, de Guillaume Marquet, au Théâtre Alchimic, du 7 au 17 octobre 2026.

Mise en scène : Guillaume Marquet et Nathalie Sandoz

Avec Guillaume Marquet

Création lumières : Pascal Di Mito

Création son et vidéo : Yannick Donet

https://alchimic.ch/je-ne-suis-pas-johnny/

Photo : © LOYSEAU

[1] Michel Berger, Quelque chose de Tennessee, extrait de l’album Rock’n’Roll Attitude sorti en juin 1985.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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