Tout est politique
À la Maison Saint-Gervais, Barbara Baker et Xavier Cavada préparent une adaptation théâtrale du roman d’Erri De Luca : Impossible. La Pépinière les a rencontrés en amont du spectacle pour parler de mémoire politique, de justice, de montagne et de la manière dont le théâtre peut donner à penser le politique d’hier et d’aujourd’hui. Et faire dialoguer des mondes qui ne se côtoient que trop peu.
Au quatrième étage du Théâtre Saint-Gervais, Barbara Baker est déjà là. Xavier Cavada arrive peu après, accompagné de Myo, son impressionnant lévrier. Le chien figure sur l’affiche d’Impossible. Un survivant, nous explique son compagnon humain. Son histoire nous conduira jusqu’en Espagne et donnera à notre échange une entrée inattendue dans la question du juste.
C’est à la cafétéria que nous retrouvons donc les deux metteur-es en scène, dans le cadre des reportages que La Pépinière consacre à certaines créations de ses théâtres partenaires. La leur est bien entendu encore en chantier. Nous parlons donc d’intentions, de travail en cours, de ce qui les anime dans ce texte… mais elle et il ne veulent pas en dire trop, ni sur la mise en scène, ni sur la distribution, ni sur la scénographie, surprise oblige. Très vite, une conviction traverse pourtant la conversation pour en faire son fil rouge : tout est politique. Jusqu’à la manière de réunir une troupe et d’y exercer l’autorité.

Deux parcours et le goût de la rencontre
Tous deux sont passé-es par le Conservatoire de Lausanne. Xavier Cavada a poursuivi sa formation à Paris auprès de Lluis Pascual, puis à Moscou auprès de Vassily Skorik. Comédien, metteur en scène et enseignant, il travaille régulièrement avec des non-professionnel·les, notamment dans le cadre du très joli et important projet Mirandolina.
Barbara Baker, formée lorsque la filière d’art dramatique était dirigée par André Steiger, se réclame elle aussi de l’influence de Skorik. Son parcours l’a menée à travailler avec Marc Liebens, Maya Bösch, au POCHE/GVE et, plus récemment, avec la compagnie de Mathias Brossard.
Après Premier Amour de Beckett, présenté à Saint-Gervais en 2022, et Qui je suis de Pasolini, Impossible prolonge leur travail en duo. Avec une ambition qui déborde la seule adaptation littéraire : mettre le théâtre en relation avec la cité.
Un écrivain qui connaît la rue et la montagne
Pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, Erri De Luca est un écrivain napolitain né en 1950, poète, traducteur et alpiniste. Il a longtemps été ouvrier, notamment chez Fiat et sur des chantiers. Dans les années 1970, il a milité au sein de Lotta Continua, mouvement de la gauche extraparlementaire italienne. La politique et l’expérience vécue nourrissent ainsi son écriture, sans que ses personnages ne se confondent pour autant complètement avec lui.
Impossible croise précisément ces deux dimensions. Dans les Dolomites, un homme tombe d’un sentier escarpé. Un autre, qui marchait derrière lui, donne l’alerte. Quarante ans auparavant, ils appartenaient au même groupe révolutionnaire. Le mort avait dénoncé ses camarades, envoyant celui qui devient aujourd’hui suspect passer une grande partie de sa vie en prison. Accident ou vengeance ? Pour le jeune magistrat chargé de l’affaire, une telle coïncidence paraît inconcevable. Pour le prévenu, elle demeure possible. Il lui rappelle d’ailleurs que l’impossible définit un évènement jusqu’au moment où il se produit.
Ainsi, le récit nous permet de revenir sur une partie de l’histoire politique tout en stimulant une réflexion sur le XXIe siècle. Il s’avère que ce qui relie la victime et le suspect est une forte amitié de jeunesse et une ancienne communauté d’engagement politique puis une trahison dont les conséquences ont traversé les décennies. Le passé fournit alors un mobile à l’enquêteur. Mais suffit-il à établir une culpabilité ? La lecture de l’ouvrage est déjà passionnante en soi. Sa transposition théâtrale promet de nouvelles ouvertures de sens et on s’en réjouit.

Quand un interrogatoire devient une rencontre
Ce qui intéresse Barbara Baker et Xavier Cavada se joue dans le déplacement progressif de cette confrontation entre le jeune juge et le vieil inculpé. Au départ, chacun occupe sa place : l’un questionne au nom de l’institution, l’autre doit répondre sous le poids de son histoire. Deux conceptions de la justice s’affrontent. Celle de l’État, de ses procédures et de ses catégories ; et celle qu’un ancien militant rapporte à ses engagements, à ses solidarités et à son expérience de la rue. Deux siècles s’opposent aussi comme l’écrit Erri de Luca dans son roman : Ce XXe siècle est un temps si périmé, affirme le suspect, qu’il est incompréhensible pour ceux qui sont venus après.
L’enjeu, dans leur lecture, est de laisser ces conceptions se frotter l’une à l’autre. Comment comprendre une époque depuis un dossier judiciaire ? Que reste-t-il d’une lutte lorsqu’on n’en retient que ses qualifications pénales ? Et, inversement, l’expérience vécue donne-t-elle le droit d’avoir toujours raison ? La mémoire de l’aîné peut éclairer la jeunesse, certes, mais doit-elle faire autorité pour autant ?
Chaque rencontre nous transforme, nous affecte, nous questionne et est potentiellement une occasion de bouleverser notre façon de penser, de voir le monde, de jouer des perspectives. Ainsi, peu à peu, le magistrat et le prévenu débordent les fonctions qui leur étaient assignées. Un homme en écoute un autre. La symétrie de nature prime sur la dissymétrie de fonction. La dimension intergénérationnelle devient essentielle : comment transmettre sans imposer, entendre sans renoncer à penser ? Une relation presque filiale se dessine, avec ce qu’elle porte de curiosité, de résistance et d’incompréhension. On retrouve dans cette analyse un autre thème cher au grand écrivain napolitain : la blessure de ce fils qu’il n’a jamais eu.
En parallèle, les lettres d’amour que le détenu adresse – sans les envoyer – à une étrange femme dont il est amoureux, ouvrent une autre fenêtre pour le comprendre. Derrière l’inculpé apparaît un homme qui n’a pas renoncé, qui se questionne, qui cherche à maintenir un lien. Ses mots donnent accès à une intimité que l’interrogatoire ne saurait recevoir en confidence. On y lit ses combats, son éthique, une certaine sagesse qui s’en dégage et surtout l’interpellation au cœur de l’intime : Penses-tu que je doive collaborer avec cette justice ? Au fond, me crois-tu coupable ? Le suspect s’adresse à cette femme absente comme au lectorat. À nous de nous faire notre intime conviction… ou pas.

Faire mémoire pour penser le présent
Historiquement, le roman ramène donc aux années de plomb italiennes. Cette période, de la fin des années 1960 aux années 1980, voit s’entremêler conflits sociaux, violences politiques, terrorisme d’extrême droite et lutte armée d’extrême gauche. Les Brigades rouges en constituent l’une des organisations terroristes les plus connues, responsables notamment de l’enlèvement et de l’assassinat d’Aldo Moro en 1978. Lotta Continua, où militait De Luca, est une organisation distincte : ces trajectoires ne doivent pas être amalgamées.
Le retour sur cette histoire ouvre une interrogation sur aujourd’hui. Que deviennent les aspirations à un monde plus juste et nos idéaux de jeunesse ? Comment une colère trouve-t-elle une expression collective ? À quelles conditions le conflit peut-il nourrir une dispute démocratique plutôt que paralyser la société ? Et qu’est-ce que le vertigineux décalage des époques nous apprend ?
Hier comme aujourd’hui, les revendications de la rue s’agrègent autour de l’espoir d’un monde meilleur, plus juste. Il y a beaucoup de parallèles, à 50 ans d’écart. Est-ce que, par exemple, octobre 2026 ne serait pas un peu l’équivalent de mai 68 quant à l’expression d’une certaine colère de la jeunesse à l’écart des élites gouvernantes ..?
Pour Barbara et Xavier, faire mémoire suppose ainsi de faire circuler une parole. Les livres et les archives sont nécessaires ; ils gagnent à rencontrer les récits de celles et ceux qui ont vécu ces luttes. L’oralité par le théâtre prolonge l’indispensable devoir de mémoire. Cette transmission leur semble d’autant plus urgente face au retour de politiques autoritaires qui effacent ou instrumentalisent le passé. Encore faut-il que le dialogue reste ouvert. Être d’accord de ne pas être d’accord : la formule revient comme une condition du travail commun. Et comme celle de la quête toujours renouvelée de l’humanité de l’homme.
Quinze interprètes pour éprouver le collectif
Cette volonté de dialogue prend une forme concrète dans la composition de la troupe. Quinze interprètes sont réuni-es : cinq professionnel-les, cinq personnes venues du théâtre amateur et cinq jeunes issu-es du milieu associatif. Les parcours, les âges et les rapports au théâtre se croisent. On se retrouve alors dans l’idéal du forum démocratique qui permet de politiser les grands sujets de société.
Pour Barbara Baker et Xavier Cavada, cette mixité constitue donc un choix artistique et politique. Elle permet de relier le théâtre à la jeunesse et de mettre en présence des personnes qui n’auraient pas nécessairement partagé un plateau. La question de la justice commence alors dans le travail même : Quelle place donner à chacun-e ? Comment accueillir des expériences différentes ? Comment construire ensemble sans effacer les désaccords ? La conversation nous conduit aussi vers leur propre manière de diriger. Une mise en scène à deux oblige à discuter les rapports de pouvoir, l’autorité, sa verticalité, les habitudes et les représentations de genre qui l’accompagnent. Le chantier du spectacle devient ainsi un lieu où s’éprouvent les questions portées par le texte. Avec la collaboration dramaturgique de Julien Mages, l’adaptation cherche par ailleurs à fluidifier la langue, à la rendre plus orale. Il s’agit de donner aux mots du roman le souffle nécessaire pour qu’ils passent d’un corps à l’autre et trouvent leur adresse au public.

Un lévrier dans la question du juste
Et Myo, dans tout cela ? Xavier Cavada rattache sa présence sur l’affiche aux violences infligées aux lévriers utilisés pour la chasse en Espagne. Il emploie l’expression de terrorisme canin pour dire cette brutalité. Une précision s’impose : les chiens de chasse sont exclus du champ de la loi espagnole de 2023 sur le bien-être animal… Les questions de justice, d’injustice et de maltraitance reviennent alors au galop.
Le rapprochement proposé par le metteur en scène élargit la réflexion : quels êtres protège-t-on, quelles souffrances accepte-t-on de tenir à distance, et au nom de quelles catégories ? L’histoire de ce survivant entre ainsi en résonance avec un spectacle qui interroge la manière dont nous définissons le juste.
Reste la question qui avait lancé l’enquête : y a-t-il eu crime ? Dans la lecture que défendent les deux artistes, la réponse n’épuise pas le livre. Comme en montagne, le sommet ne résume pas l’ascension. Le chemin compte, tout comme ce qu’il déplace en nous et ce qu’il permet de rencontrer.
La montagne offre aussi un retrait, une respiration loin d’une société qu’ils décrivent comme abrasive. Revenir à soi pour pouvoir retourner vers l’autre. Au terme de notre échange, c’est peut-être ce mouvement qu’il faut retenir d’Impossible : s’écarter un moment de ses certitudes pour rendre une rencontre possible. Celle avec Barbara et Xavier fut dense, politique et chaleureuse. Merci.
Stéphane Michaud
Informations pratiques
Impossible, d’Erri De Luca, à la Maison Saint-Gervais, du 29 octobre au 8 novembre 2026.
Traduction : Danièle Valin.
Mise en scène : Xavier Cavada et Barbara Baker.
Collaboration dramaturgique : Julien Mages.
Avec : Fabienne Abramovich, Xavier Cavada, Marie Druc, Caroline Gasser, Pascal Gravat, Christine Chaignat Richard, Agnès Gelbert Miermon, Mireille Heimendinger, Catherine Metford Perroulaz et Francesca Pellacani.
Assistanat et jeu : Lucie Legris.
Stagiaire son et jeu : Isaïe Ferri.
Stagiaires jeu : Ismael Novo, Bastien Leclerc et Becky Hakizimana.
Scénographie et lumières : Julien Brun.
Costumes : Toni Texeira.
Musique et univers sonore : Fernando de Miguel.
Administration : Anahide Ohanessian.
Photos : © Matthieu Croizier

