Les artisans du vent des routes

Jusqu’au 17 octobre au Théâtre de la Parfumerie se joue Derrière le miroir, spectacle hommage à Jean Mohr conçu et mis en scène par son fils Patrick. Cette première pièce d’un diptyque nous plonge dans l’univers de ce grand photographe en trente-six poses toutes plus réussies les unes que les autres.

Empruntant l’expression à Edouard Glissant, ce spectacle est un Tout-monde bouleversant. Courez-y toutes affaires cessantes.

Derrière le miroir parle de la trajectoire d’un homme, de ses amis, de sa famille, de son regard sur les instantanés de la vie et la manière dont cela se transmet à travers les multiples filiations humaines et artistiques. Patrick Mohr, envoûtant diseur, sait à merveille tisser les émotions poétiques qui relient les gens, les pays et les arts : Jean Mohr, John Berger, Nicolas Bouvier, leurs enfants et petits-enfants… l’Allemagne, l’Irlande, la Grèce, l’Inde, le pays Dogon… la photographie, le théâtre, l’écriture, la musique… Tout est réuni pour nous raconter l’essentiel, cette quête d’humanité dans l’homme qui questionne le mystère du battement de cil de nos vies.

Ainsi demeure l’écho nostalgique – plus léger que boule de chardon – de celles et ceux qui nous ont précédés, ici et ailleurs. Ce que nous en avons pris et appris : une façon d’être au monde, de rencontrer l’autre, de regarder pour penser et d’élargir nos horizons, extérieurs comme intérieurs. Un voyage jusqu’au bout du monde qui commence dans le quotidien de sa rue. C’est bien sûr l’hommage d’un fils à son père mais c’est bien plus que cela. C’est une manière d’honorer celles et ceux qui sont passés derrière le miroir dans un rituel inédit d’images, de gestes, de sons, d’ombres et de lumières qui frappe si fort et si juste à la porte de nos cœurs.

Sur un fil continu entre intime et universel, le spectacle a une force de résonances prodigieuse. Évitant l’écueil du patchwork, il offre un tapis persan pluridisciplinaire où textes bigarrés, slam devosien, piano, kalimba[1] flûte traversière, photos argentiques et cris d’animaux nous conduisent avec fluidité vers un épilogue apaisé. Entre temps, grâce à la belle et légère complicité du factotum talentueux Robinson de Montmollin – encore une filiation – tout y aura passé : l’empreinte des origines, la pudeur de l’amour, la densité de l’amitié et, avant toute chose, la famille. Alors quand se croisent dans le chant du vieillard le cristal de la voix de sa petite fille puis, dans un syncrétisme inouï, les mille harmonies du monde, nos carapaces s’effondrent comme à Jéricho et on se surprend à essuyer des larmes de gratitude envers la vie et le bonheur que nous offrent ces artisans du vent des routes. Et le seul mot qui vient est merci. Merci Jean, merci Patrick, Simone, Mia, Léo, Tamsir, John, Nicolas, Yves, Katia, Cathy, Michele, Kass, Robinson, … Ces prénoms ne vous disent peut-être pas grand-chose pourtant ils font partie de la même tribu, celle du Tout-monde bâti sur la sagesse héritée de nos anciens. Comme nous le racontent si bien les Mohr.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Derrière le miroir, un spectacle hommage à Jean Mohr, du 28 septembre au 17 octobre 2021 au Théâtre de la Parfumerie.

Mise en scène et conception : Patrick Mohr

Jeu et musique :  Patrick Mohr et Robinson de Montmollin

www.theatrespirale.com

Photos : © Jean Mohr

[1] Petite percussion africaine en bois avec des lamelles métalliques

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code