Lettre à Graça : Entre chien et loup, à la Comédie

Jusqu’au 13 octobre, la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy s’empare du film Dogville de Lars von Trier. Dans Entre chien et loup, elle abat le quatrième mur pour questionner le destin de Graça, émigrée fuyant le fascisme. Remise en question de la fictionalité, du déterminisme et des apparents beaux sentiments. Une claque.

Chère Graça,

Aujourd’hui, j’ai décidé de t’écrire une lettre. J’aurais pu choisir une forme plus canonique, pour une critique qui n’aurait sans doute pas pu dire ce que j’ai sur le cœur. Donc, ce sera une lettre. Avant de te rencontrer dans la grande salle de la nouvelle Comédie de Genève, je ne te connaissais pas. J’avais vaguement entendu parler de toi en googlisant le titre de la pièce dont tu étais l’héroïne (Entre chien et loup), sans aller plus loin. Je ne savais donc rien du réalisateur danois Lars von Trier, et rien de Dogville, ce film dans lequel Nicole Kidman t’incarnait en 2003 – sous le nom de Grace, bien moins brésilien que ton patronyme à toi, Graça.

Trois murs (neuf humains)

En rentrant dans la salle, j’ai découvert l’univers où tu allais prendre place, la délimitation étudiée de l’espace dans laquelle ta metteuse en scène, Christiane Jatahy, allait lentement te piéger, les quatre murs dont tu ne parviendras pas à sortir – ou plutôt, non, pas quatre murs mais trois, car le dernier (le fameux quatrième, traditionnellement si important au théâtre) va disparaître rapidement. L’espace où tu évolues tient à la fois du hangar, du catalogue Ikea, de la coloc étudiante, du bric-à-brac chiné et de l’utopie communautaire. On y trouve, dans le désordre, un piano (dont la musique transpose les sentiments des unes et des autres), des caisses de pommes, un studio d’enregistrement cinématographique, une brocante, un canapé défoncé, des étagères de bibelots, des tables, un lit, des lampes. Sous les néons froids, un écran de projection, immense, chapeaute le tout depuis le fond de la scène. Relié au studio d’enregistrement, il aura son importance.

Neuf êtres humains évoluent dans cet espace. Au début de la pièce, tu ne les connais pas encore, Graça ; ils ne vont pas tarder à te devenir familiers. Ils se nomment Jacques, Charles, Véra ou Ben – tu m’excuseras si je ne me rappelle pas tous leurs noms (j’ai toujours été très mauvaise pour ça). Ce sont des gens bien, des gens honnêtes, les habitants de ce lieu, celles et ceux qui ont le droit de vivre là, dans ce pays qui n’est pas le tien. À la tête de leur groupe se trouve Tom, l’idéaliste intellectuel : c’est lui qui nous accueille, nous, le public (je dis nous et eux, comme si je séparais les choses, comme si la séparation entre ceux sur scène et ceux dans la salle existait alors que, tu le sais bien, la réalité va devenir plus complexe). Tom nous accueille donc, comme un Gentil Organisateur un peu emprunté qui explique à un public un peu perplexe les tenants et aboutissants de la pièce un peu inhabituelle à laquelle il va assister. Là, déjà, le quatrième mur vacille, tout comme dans What if they went to Mowscow, une des précédentes pièces de ta metteuse en scène[1].

Graça entre en scène (+ une)

Il vacille d’autant plus, Graça, quand tu fais ton entrée. Tom vient de nous proposer une expérience sociologique – un laboratoire théâtral au sein duquel nous allons (nous, à la fois les personnages sur scène et le public dans les fauteuils) expérimenter ensemble une situation mise à mal par la pandémie toute récente, comme le signale Tom en introduction : l’acceptation de l’Autre. Et cette Autre, Graça, c’est toi.

À ce stade de ma lettre, j’ai conscience, moi aussi, de te montrer du doigt. De faire comme Tom qui, cherchant un moteur à son expérience, te fait quitter son siège parmi la masse anonyme du public. Car cette pièce, cette adaptation de Dogville a été pensée toute entière pour toi, Graça. Pour voir si tu peux échapper à ton destin, celui déjà tissé par le scénario du film qui précède ta pièce. L’expérience de Tom est simple : voir si une personne extérieure à un groupe (toi, Graça) peut finir par se faire accepter entièrement par ce groupe – et si oui, au bout de combien de temps et à quel prix. Ajoutons une contrainte : là où la Grace de Nicole Kidman était blonde, tu es, toi Graça, brune avec un accent chantant. Tu ne viens pas d’ici, tu viens d’ailleurs, de ce pays que tu as fui et qui ressemble tant au Brésil de notre réalité, avec son gouvernement répressif qui te poursuit. Tu n’es donc pas seulement l’Autre ; tu es aussi l’Étrangère, la Migrante. La Criminelle ou la Dissidente, peut-être.

L’expérience (neuf + une = ?)

Commence alors l’expérience. Pour la corser, Tom propose de la filmer : ainsi, le studio d’enregistrement et l’écran gigantesque qui domine le plateau prennent tout leur sens. C’est à ton acclimatation que nous assistons, Graça, tes moindres gestes évoluant à la fois sur le plateau et à l’écran sur lequel ils sont retransmis. Te faire accepter n’est pas facile – les autres se révèlent sceptiques, ne veulent pas de toi. Alors, tu cherches à te rendre utile, proposant une entraide qui, si elle n’était pas subordonnée à cette nécessité de « se vendre » pour pouvoir rester, serait belle. Dans le public, j’ai l’impression d’assister à une étude sociologique brodant autour du thème « l’individu-face-au-groupe ». Je suis témoin de tes progrès, j’entre un peu plus dans ta fiction : de spectatrice, je deviens actrice. Je suis, moi aussi, un de ces colocataires que tu essaies de charmer. Jusqu’ici, ça aurait pu rester sage, une pièce lisse sans trop d’enjeux – mais non, car l’œuvre-source d’où tu viens, ce Dogville qui t’a vu naître, est tout sauf un film lisse. Enfin, on t’accepte dans le groupe. Fête et liesse, même si des tensions demeurent. Te voilà des leurs… avant que les réseaux sociaux ne te dénoncent : dans ton pays, on te recherche, tu es accusée d’un crime. Lequel ? Ça a peu d’importance. Le fait est que te garder ici, Graça, dans cette communauté sans histoires remplie de gens bien, représente un danger. Mais, si tu paies, on fermera les yeux. (Un peu.) Alors tu paies. Tu acceptes toujours plus, jusqu’au paroxysme,

Ce paroxysme, Graça, est la vraie raison de cette lettre.

Hurler en silence (neuf + une ≠ dix)

Un jour, Charles (qui est marié et père), Charles te viole. Il te plaque sur le lit, il t’immobilise, il tient tes poignets d’une main pendant que de l’autre, il ouvre son pantalon. Tu dis non, il n’écoute pas. Mais moi, mais nous, dans cette salle, sur ces fauteuils, nous entendons. Nous entendons et nous faisons semblant de rien – comme les autres, comme Vera, comme Tom, comme Jacques, comme ces gens bien qui ont fait mine de t’accueillir parmi eux. Nous entendons et nous ne disons rien. Ni pendant, ni après. Pourtant nous avons vu. Notre silence – mon silence, Graça, est la vraie raison de cette lettre. J’ai voulu hurler, je te jure. J’ai voulu me lever, t’aider, faire quelque chose. Le quatrième mur n’existait plus ; il avait savamment été détruit par l’expérience sociologique de Tom et tout d’un coup, Graça, cette pièce, Entre chien et loup, qui est une réflexion sur le fascisme, la dictature, la migration et l’intolérance… cette pièce est aussi devenue une réflexion sur le théâtre. J’ai voulu t’écrire cette lettre, Graça, parce que la vie que tu as incarnée sur scène a remué en moi quelque chose de viscéral. Parce que, tout à coup, je n’ai plus vu un personnage, un être de fiction qui luttait contre le déterminisme imposé par ses créateurs (réalisateur, metteuse en scène) – mais un être vivant qui voulait survivre. Un être bien réel. Et je n’ai rien fait, Graça, pour t’aider.

Je te dois des excuses, Graça. Et aussi des remerciements. Parce que tu portes en toi ce qui rend le théâtre, le cinéma, la littérature et toutes formes d’art nécessaires : ce n’est pas que du beau, ce n’est pas que du fictif, ce n’est pas de l’art pour l’art, ou de l’art pour du divertissement. Créer est un geste politique, qui enjoint à réfléchir sur nous-mêmes et sur le monde dans lequel nous évoluons. Sur le monde dans lequel nous voulons vivre. Sur celui que nous refusons. Je n’ai pas eu la force de refuser ton viol, Graça, de briser complètement le quatrième mur et de venir t’aider, une réaction qui aurait sans doute semblé naïve (Emma Bovary n’est jamais loin), mais dont je n’aurais pas eu honte. J’espère, toutefois, que tu as entendu mon cri silencieux. Es-tu parvenue à échapper à ton destin ? J’ai envie de croire que oui.

En attendant, merci.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Entre chien et loup, d’après Dogville de Lars von Trier, du 2 au 13 octobre à la Comédie.

Mise en scène : Christiane Jatahy

Avec Véronique Alain, Julia Bernat, Élodie Bordas, Paulo Camacho, Azelyne Cartigny, Philippe Duclos, Vincent Fontannaz, Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur, Valerio Scamuff et la participation de Harry Blättler Bordas.

https://www.comedie.ch/fr/entre-chien-et-loup

Photos : © Magali Dougados

[1] Voir https://lapepinieregeneve.ch/du-theatre-au-cinema-de-la-russie-au-bresil-comment-changer/.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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