Chronique de la Grande traversée des Alpes (2/4)

Le GR5, sentier de grande randonnée européen, relie la mer du Nord à la Méditerranée. Sa dernière portion, surnommée la Grande traversée des Alpes, relie, elle, le Léman à la « grande bleue ». S’y engager, c’est parcourir plus de six cents kilomètres à pied, et franchir pas moins d’une soixantaine de cols alpins. Voici le récit[1] d’Elise Gressot, qui s’est lancée dans cette aventure, corps et âme – sans cor aux pieds, mais avec cœur, à chaque foulée !

Odorat

Après une première journée si euphorisante que j’en marche jusqu’à la nuit tombée, et un bivouac à proximité d’un ruisseau, je m’éveille pour découvrir des fibres de couleur violette éparpillées, çà et là, dans ma tente. L’esprit encore embrumé, ce n’est que quelques minutes plus tard que je réalise que ces lambeaux de tissu proviennent de mon sac à dos : un animal a en effet flairé les pommes rangées dans la poche extérieure de ce dernier, et grignoté une partie de la toile de tente et du sac pour y accéder ! Par la suite, je devrai donc m’accommoder d’une tente trouée, et prendrai la précaution, dès que possible, de suspendre mes provisions, afin d’éviter que les rongeurs nocturnes n’y puisent.

À certaines occasions du périple, j’en viens à penser que ce n’est pas un mal si l’odorat humain est moins développé que celui de certains animaux, surtout lorsque je croise des marcheurs et marcheuses qui fleurent bon la lessive propre, et que je tâche de me figurer ma propre odeur, avec un mélange d’amusement et d’effroi – c’est d’ailleurs un moyen parmi d’autres de distinguer les randonneurs et randonneuses à la journée, et celles et ceux au long cours ! Quel bonheur donc, quand se présente l’occasion de se laver, et, si leur profondeur le permet, d’entreprendre quelques brasses dans les rivières qui jalonnent le chemin. Mais même rafraîchie de la sorte, rien n’égale le parfum des fleurs qu’exhalent certaines prairies, constitué d’une mosaïque de senteurs toutes plus enivrantes les unes que les autres, ou la délicate fragrance de mousse que recèlent tantôt la forêt, tantôt une grotte dans laquelle je trouve refuge une nuit, à 2500 mètres d’altitude, enchantée de pouvoir m’abriter de la pluie et du vent.

Toucher

Une autre couche des plus agréables me sera offerte par un tapis d’herbe touffue, si épais et confortable qu’il rend superflu l’usage de mon matelas gonflable, sur les berges du lac Niré, peu avant la vallée des Merveilles[2]. Le contraste avec les terrains minéraux que j’ai foulés quelques heures auparavant est marqué ; divers pierriers, dont certains comportent des passages où il faut s’aider de ses mains pour pouvoir progresser, parsèment en effet l’itinéraire. Bien que je ne raffole pas de ces passages trop techniques, me retrouver dans un immense champ de pierres m’apporte un sentiment de décentrement, de plénitude, et parfois même d’aventure. Mais il arrive que l’aventure tourne au cauchemar, comme lorsque je me trompe de chemin, aux alentours de Saint-Martin-Vésubie, et perds de vue le balisage du sentier sinistré par la tempête Alex. Je me retrouve alors dans un éboulis gigantesque, dont je m’extrais à grand-peine, risquant à plusieurs reprises de chuter et de me blesser.

En comparaison, même le souvenir du col du Brévent, encore complètement enseveli sous la neige par endroits, me paraît moins effrayant – alors que nous n’en menions pas large, sur le moment, un jeune Niçois et moi, avec qui nous avions décidé d’affronter cette étape ensemble. Malgré mes crampons, je me sentais par instants vaciller dans la pente enneigée, et ce n’est qu’à force de coordination, de concentration et d’entraide, que nous franchissons les multiples névés qui émaillent la route jusqu’au sommet – duquel j’aperçois, exquise récompense, l’Aiguille du Midi, tandis que le Mont-Blanc s’obstine, lui, à demeurer camouflé derrière les nuages.

Herbe, rocaille, neige : mon allure s’adapte à cette variété de sols sans difficulté, tandis que j’éprouve parfois davantage d’embarras à retrouver l’âpreté du bitume, l’effervescence de la civilisation. Sur la place de Saint-Martin-Vésubie, alors que je me réjouis précisément de m’échapper à nouveau sur les cimes, une vieille dame vient à ma rencontre, piquée par la curiosité. Lorsqu’elle apprend que je vis à Genève, elle tressaille et se remémore son enfance, marquée par la Seconde Guerre mondiale, et le placement en Suisse par la Croix-Rouge qui s’en est suivi. Mes mains entre les siennes, c’est désormais d’émotion que je vacille, tandis qu’elle répétera : « C’est grâce à la Suisse que je suis saine et sauve ; remerciez-la pour moi ! ».

En de rares occasions, il arrive que le découragement me gagne, et que j’en vienne à me demander quelle mouche m’a piquée d’entreprendre une telle expédition – comme cette fois, où, lors d’un violent orage, la pluie se transforme en grêle, et cingle mon visage pendant plus d’une heure. Alors, je pense à la résilience de cette femme, rencontrée à St-Martin-Vésubie, à tous les formidables contacts auxquels donnent lieu ce périple, ou je me laisse envahir par la somptuosité de la nature qui m’environne, et je marche de plus belle – peu importe qu’il vente, qu’il pleuve, ou qu’il grêle.

À suivre…

Elise Gressot

Photos : © Elise Gressot

[1] © Le Chênois, et publié initialement dans les pages de ses numéros 557, 558, 559 et 561.

[2] Cette section de l’itinéraire constitue une variante au GR5 traditionnel (qui s’achève à Nice), à partir de Saint-Dalmas de Valdeblore, en empruntant le GR52 (qui s’achève, lui, à Menton).

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