Clytemnestre : le monologue d’un être pluriel

Pour inaugurer ses olympiades théâtrales, le Galpon propose un monologue signé Catherine Mavrikakis : Clytemnestre, une héroïne moderne de la mythologie grecque. Grâce à la puissante interprétation de Clara Brancorsini, elle revient à la vie pour nous questionner sur notre rapport au monde.

L’histoire de Clytemnestre est emblématique : sœur de la belle Hélène et épouse d’Agamemnon, elle est un personnage ambigu, partagée entre la jalousie envers sa sœur et son amour pour son mari. Elle aurait d’ailleurs assassiné ce dernier, ainsi que Cassandre, après leur retour de Troie. De ses propres mots dans le spectacle, elle n’aurait pas supporté qu’il aille faire la guerre pour sauver Hélène, alors que c’est sa sœur qu’il a épousée. Comme toujours, le mythe est complexe, et Clytemnestre est un personnage qui ne l’est pas moins. Sa pluralité et son ambiguïté questionnent, et c’est un spectacle d’une rare puissance qui nous est proposé au Galpon en ce moment.

La pluralité d’un être

Alors que le monologue commence dans le noir, Clytemnestre nous accueille dans sa chambre, sur le lit encore empli du sang tout frais de son mari décédé. L’héroïne grecque, incarnée magnifiquement par Clara Brancorsini, passe d’une émotion à l’autre sans véritable transition : d’abord triste suite à la mort de son mari, elle laisse ensuite sa colère envers lui s’exprimer l’instant d’après, avant d’évoquer ses regrets. La joie se manifeste elle aussi par moments, en alternance avec une certaine décontenance face à des événements qu’elle ne comprend pas toujours. Les différentes facettes de sa personnalité se succèdent ainsi et déconcertent : épouse aimante, meurtrière, mère, sœur, dirigeante aussi d’une certaine façon… Si cette pluralité déconcerte, elle est aussi symbolique de la personnalité de cette femme. Et pour l’illustrer mieux encore, l’écriture de Catherine Mavrikakis jongle entre les adresses à la tête du mari décapité dont l’odeur de putréfaction augmente, et celles au public. Au cours de celle-ci, la comédienne parle de Clytemnestre à la troisième personne. Devient-elle alors une narratrice externe à l’histoire, ou est-ce une illustration supplémentaire de la folie de ce personnage ?

Car de folie, il est bien question dans ce monologue. Clytemnestre a eu vent de ce qui se dit à son sujet, et son attitude ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des ragots qui entourent sa vie. Pourtant, dans des éclairs de lucidité, elle nous fait bien comprendre que ce n’est pas elle qui est folle, mais bien le monde qui ne la comprend pas. Elle joue ainsi de cette folie, pour coller à l’image qu’on a d’elle, selon ses dires. Grâce à un astucieux trou dans le matelas, on peut voir en reflet et en contre-plongée les expressions de Clytemnestre lorsqu’elle nous tourne le dos, permettant au public d’imaginer son état. Les lumières peuvent alors devenir lugubres, pour créer une atmosphère qui n’est pas sans rappeler celle d’un asile. Tout au long du spectacle, on se trouve donc dans cet entre-deux déroutant où l’on ne sait jamais si sa folie est feinte ou réelle, si elle souffre d’un dédoublement de la personnalité ou fait simplement part de la complexité de son être. Les lumières qui semblent jaillir du sol correspondent elles aussi parfaitement aux émotions jouées : rouges pour la colère, bleues et froides lors des moments de détresse, en passant par le violet symbole de la solitude et de la mélancolie…

Une héroïne moderne

Clytemnestre a beau avoir vécu il y a plusieurs centaines d’années, sa modernité est flagrante.  Pour renforcer cette impression d’actualité, le texte multiplie les anachronismes : allusions aux films hollywoodiens, comparaison entre les deux sœurs et les demoiselles de Rochefort et citations de chansons des années 80… Au-delà de ces éléments, ce sont les thématiques abordées par le personnage qui résonnent comme très actuelles. Il y a, bien sûr, la question de la place de la femme au sein de la société, mais aussi le renversement des valeurs patriarcales : n’a-t-elle pas prouvé sa supériorité sur la gent masculine en assassinant ainsi son époux ? Sans tomber dans un féminisme extrême, elle joue encore une fois sur les deux tableaux, en questionnant à la fois le rôle de la femme, mais aussi celui de l’homme, à travers Agamemnon et son rôle dans la Guerre de Troie.

Personnage ambigu et pluriel, Clytemnestre emmène le public dans sa folie, pour un monologue puissant qui ne laisse pas indifférent. La force de l’interprétation de Clara Brancorsini y est pour beaucoup. Prometteur pour la suite des Olympiades !

Fabien Imhof

Référence :

Clytemnestre, de Catherine Mavrikakis, du 14 au 19 septembre au Théâtre du Galpon.

Direction artistique : Gabriel Alvarez

Avec Clara Brancorsini

https://galpon.ch/saison/clytemnestre/

Photos : © Elisa Murcia Artengo

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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