11 septembre 2001 : commémorer ou remémorer ?

Poursuivant la création de sa trilogie Vinaver, Le Métathéâtre représente jusqu’au 22 septembre au Tamco (Théâtre d’Art Moderne et Contemporain) le deuxième volet (après L’Ordinaire à l’automne passé) : 11 septembre 2001. Un geste non pas de commémoration mais de reviviscence.

Profondément frappé par les attentats du 11 septembre 2001, Michel Vinaver a immédiatement voulu « fixer » l’événement à travers l’art, dans son essence quasi-factuelle et sans commentaire. Le texte est principalement constitué de fragments prélevés dans la presse quotidienne américaine entre le 9 septembre et le 9 octobre 2001. Tous les points de vue sont inclus, entre les témoignages des victimes[1] et des survivants et ceux des terroristes eux-mêmes, mais aussi dans une superposition particulièrement saisissante des discours de Georges W. Bush et de Ben Laden. Ces paroles sont toutes rapportées en anglais (enregistrées par des acteur·trice·s américain·e·s) puis traduites en français sur scène par les comédien·ne·s, disposées par scènes reconstituant la chronologie de l’événement : d’abord, simultanément, des passagers semblent attendre leur avion (futures victimes ou terroristes ?) pendant que d’autres se rasent (toujours des passagers ou des travailleurs d’une des deux tours ?), un nettoyeur de vitres accomplit sa tâche, puis le détournement, le crash dans les tours, l’évacuation, la découverte des terroristes, les réactions politiques.

Le contraste ne se crée pas qu’entre les deux langues mais surtout entre l’émotion des voix en anglais et le jeu beaucoup plus neutre des comédien·ne·s francophones, qui met en valeur les mots eux-mêmes. Vinaver voulait à l’origine en faire un livret d’opéra : des voix chantées (en anglais) subsistent et entrecoupent le texte, entre commentaire de l’événement et prophétie, à la façon des chants du chœur des tragédies antiques. Elles dramatisent une action qui n’a pourtant pas besoin de l’être mais qui fait écho au traitement que les médias ont fait de l’événement et au pouvoir traumatique de celui-ci (dans son actualité autant que vingt ans après). La musique de Marc Wagnon, voulue par le metteur en scène, Pierre Dubey, accentue encore cette dramatisation et la force de l’émotion qui sature l’événement représenté et entraîne les spectateur·trice·s par la force de l’identification. Il n’y a pas de personnages dans cette pièce, seulement des hommes et des femmes ordinaires qui vivent une tragédie (plus ou moins malgré eux) et dont les noms sont égrainés, mis en valeur sans exagération morbide mais bien pour rappeler au public l’échelle humaine de l’événement. Les choix de jeu et de mise en scène prennent bien soin de se focaliser sur les mots, sur les témoignages mais ils donnent aussi une importance non-négligeable à l’image, et pas seulement par le jeu de symboles visuels. En effet, la scénographie s’appuie d’une part sur un décor modulable qui illustre l’irruption du chaos (de l’environnement soigné de l’aéroport et des tours aux décombres) et d’autre part sur un dispositif audiovisuel qui rappelle l’importance que les médias ont pris dans cet événement, en plus d’en diffuser les images (Ground Zero et les discours de Bush et Ben Laden en particulier). 11 septembre 2001 n’est pas une commémoration ou une adaptation, c’est une véritable reproduction des événements (malgré un aspect de composition inévitable).

Vinaver explique la source de la création de la pièce ainsi : « Je me suis dit : ‟il faut faire vite avant que ne se sédimente une sorte de mémoire collective, une forme de vulgate dans le choix des images et des propos” ». Vingt ans après, à l’heure des commémorations et du retour en arrière dramatique vécu par les Afghan·ne·s, force est de constater que Vinaver avait raison dans son inquiétude : les récits du 11 septembre se sont fossilisés en une histoire unique (ou presque). Voir cette pièce sur les planches, c’est questionner la mémoire collective de l’événement et des traces qu’elle laisse, la réactualiser, lui rendre un peu de sa plasticité, de sa complexité. Et se questionner aussi sur la pétrification de la mémoire des autres grands événements de l’histoire, et surtout des traumatismes collectifs qui sont les plus proches de nous, alors que débute aussi le procès des attentats du 13 novembre 2015, alors que la crise du Covid est déjà considérée par beaucoup comme l’un des événements les plus marquants de l’histoire moderne.

Anaïs Rouget

Infos pratiques :

11 septembre 2001 de Michel Vinaver, du 11 au 22 septembre 2020 au Tamco Théâtre d’art.

Mise en scène : Pierre Dubey

Avec Sandrine Girard, Frédéric Landenberg, Frédéric Perrier, Frédéric Polier, Erika von Rosen

Avec les voix de Desirée Baxter, Chris Daftsios, Quinten Lamar, Peter Michael Marino, Brian Russell, Carol Scudder, Sorab Wadia et les voix chantées de Hai-Ting Chinn, David Roo et Sarah Pillow

https://www.tamco.ch/productions/11-septembre-2001

Photo : © Christoph Lehmann

[1] Celles du 4ème avion notamment, qui se sont révoltées contre les terroristes et sont mortes en empêchant un scénario bien plus meurtrier de se réaliser.

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