Courir et prouver sa valeur
Avec Kayara, Princesse inca, César Zelada et Dirk Hampel signent un film d’animation rendant un joli hommage à la culture inca, tout en posant un regard neuf sur les traditions. À voir avec un regard résolument féministe et anticolonialiste.
Dans l’empire inca, Kayara est la fille du plus grand Chasqui de son peuple. Elle rêve de suivre les traces de son père, mais ce poste de messager prestigieux est réservé aux hommes. Après avoir tenté de convaincre Paullu, le nouvel empereur qui est aussi son ami d’enfance, de modifier les lois, en vain, elle se déguise finalement en garçon pour participer à la Grande Course qui doit désigner la nouvelle génération de Chasquis. Mais les conséquences de sa participation pourraient bien aller au-delà de ce qu’elle avait escompté, et la voilà amenée à découvrir de bien lourds secrets…
Hommage à la culture inca
Kayara, Princesse inca s’ouvre sur un condor en plein vol, accompagné d’airs de flûte de Pan. On voit le père de Kayara courir pour assister à la naissance de cette dernière, parcourant des paysages splendides. Le décor est planté et, même si l’animation paraît un peu vieillotte de prime abord, on l’oublie bien vite, pour se plonger dans ce cadre idyllique. Il vaudrait sans doute encore mieux voir le film en version originale pour être pleinement dépaysé-e. Mais on soulignera déjà le bel effort de l’animation et le travail sur le son, pour nous plonger dans cette magnifique ambiance.

Dans leur réalisation, César Zelada et Dirk Hampel proposent un véritable travail autour de la culture inca, dans un profond respect de celle-ci. Les visuels, et notamment le temps, sont bien respectés, mais c’est aussi dans les personnages que tout cela se développe. À commencer par les Chasquis : ces coureurs agiles et très entraînés étaient capables de parcourir de grandes distances en un temps record pour faire passer des messages. Pour ce faire, ils utilisaient des quipous, sorte de cordelettes tressées permettant de coder les informations à transmettre. Et il n’était pas à la portée de n’importe qui de savoir les déchiffrer. Ce rôle, qu’on ne connaît pas vraiment dans nos contrées, est bien explicité et mis en avant à travers ce film. On pourrait aussi évoquer certaines traditions, avec les offrandes faites au nouvel empereur par les villages alentour, ou encore l’important rôle du conseiller de l’empereur. Plus en retrait et à l’extérieur de la ville, on retrouve les chamanes. Particulièrement connectés à la nature, ces derniers ont également un rôle important à jouer. On évoquera encore les apus, ces esprits des montagnes caractérisés par des animaux, ainsi que le rôle des constellations, dans lesquelles on retrouve également différentes créatures (lama, serpent, renard…). Kayara est d’ailleurs née sous le signe du renard, d’où ses excellentes prédispositions pour la course à pied. Le lien avec la nature s’avère ainsi central dans cette culture, et il est également bien symbolisé par l’amitié nouée entre Kayara et son cochon d’Inde Wari.
Féminisme et anticolonialisme
Le scénario repose sur des ressorts assez classiques : la volonté de contourner les règles pour atteindre ses rêves, de lourds secrets découverts, un traître convoitant le pouvoir… Pourtant, le tout fonctionne et l’accent est mis sur d’autres dimensions, plus actuelles et particulièrement pertinentes. À commencer par la volonté de Kayara de devenir Chasqui, dans une dimension féministe assumée. Si le respect de la culture demeure, les réalisateurs parviennent tout de même à interroger les traditions, qui n’ont d’autre fondement que d’être des traditions. Car Kayara a bel et bien tous les attributs et les mérites pour devenir Chasqui, au vu de sa vitesse et de son endurance. À travers elle, c’est une réflexion plus large sur le patriarcat qui nous est offert, avec des rôles traditionnels mis en avant. Et même si les temps sont amenés à changer – à l’époque dans laquelle se déroule le film, comme pour aujourd’hui – l’évolution ne paraît ici pas forcée. Le passage par le biais de l’animation permet aussi d’envisager une revisite des traditions plus profonde, grâce au renforcement du côté fictionnel.

N’oublions pas non plus la dimension anticoloniale de Kayara, Princesse inca. Cette question est bien sûr inévitable lorsqu’on aborde des thématiques en lien avec les Incas, Mayas ou Aztèques, mais elle n’est pas abordée de manière frontale ici. La première évocation intervient lors de l’offrande d’un chamane au nouvel empereur : trois grenouilles venimeuses qui pourraient bien s’avérer utiles lorsque les colons débarqueront. Puis, on n’en entend plus parler avant le dernier tiers du film. Pas de bombardement, de débarquement ou de tentative d’évangélisation. Le plan est bien plus élaboré, de manière à montrer les dessous de la colonisation et tout ce qui s’instigue de manière plus subtile, tel un poison, au sein même de la culture qu’on veut tenter de conquérir – voire d’anéantir. Le plus dur est de s’en défaire, et ce point est subtilement abordé dans ce film, pour montrer que les restes demeurent encore aujourd’hui, d’un côté comme de l’autre. Mais l’espoir est permis, tant qu’on y croit !
Fabien Imhof
Référence :
Kayara, Princesse inca, réalisé par César Zelada et Dirk Hampel, Pérou, Espagne, sortie en salles le 15 juillet 2026.
Avec les voix de Naomi Serrano, Nate Begle, Charles Gonzales, Kolbe Garza… (VO) et celles d’Émilie Rault, Géraldine Nakache, Frédéric Chau… (VF)
Photos : ©Le Pacte

