L’île aux ressentiments
Sam Raimi n’a pas réalisé de film d’horreur original depuis Jusqu’en enfer en 2009. Il revient à cette veine avec Send Help, un mano a mano survivaliste, parodique et saupoudré de gore confrontant une employée à son boss toxique sur une île. Mais le retour n’a rien d’un accomplissement sans nuage.
Si l’on retrouve sa patte – ces travellings qui foncent, ces zooms agressifs, ce goût pour le grotesque et l’hémoglobine –, le film peine à faire exister autre chose qu’une mécanique de genre trop bien huilée. Il y a pourtant une idée forte : transformer une guerre de bureau en affrontement physique et mental, sur une île déserte, où les compétences pratiques inversent la hiérarchie. Reste à savoir si cette idée résiste à la mise en scène.
Et ces questions que l’on voit poindre à des milles nautiques : l’île de la détestation est-elle vraiment déserte ? Le robinsonnade sous forme de revenge movie au féminin est-elle encore possible en autarcie complète et sans mise en abyme ?

Patron toxique, employée invisible
Linda Liddle travaille depuis sept ans dans le service stratégie d’une grosse société de conseil. Elle est compétente, méthodique. Mais socialement maladroite, habillée de façon terne, avec une tache de thon au coin des lèvres.
Dans le rôle, Rachel McAdams se révèle convaincante en Bridget Jones névrosée et crispante ne conversant vraiment qu’avec sa perruche. D’abord humiliée par un collègue qui s’attribue les mérites de son labeur. Avant de de devenir une revancharde accomplie dans une sorte de Koh-Lanta ou Woman versus Wild mêlant comédie et horreur.
Son précédent patron lui avait promis une promotion, mais à sa mort, c’est son fils, Bradley Preston (Dylan O’Brien, veule à souhait), qui prend la tête de l’entreprise. Héritier privilégié, arrogant, méprisant et sexiste, il lui annonce sans ménagement qu’elle n’a aucune valeur à ses yeux.
Mais parce qu’elle peut lui être encore utile dans des négociations à venir, il l’invite à un voyage d’affaires à Bangkok, en compagnie de ses acolytes masculins tous plus imbuvables les uns que les autres. Là, ce boys club qui évoque de loin en loin les traders d’American Psycho en plus grotesques, on se moque de sa vidéo d’audition pour l’émission Survivor.
L’humiliation est totale. Puis le jet privé s’écrase dans les flots. Deux des cadres les plus hostiles à Linda périssent dans des conditions atrocement comiques. Seuls Linda et Bradley atteignent le rivage d’une île déserte.

Le pouvoir change de camp
Sur l’île, Bradley, blessé à la jambe, est réduit à l’impuissance. Linda, elle, est dans son élément. Passionnée de Survivor et d’accomplissement personnel estampillé en mantra de self-coaching, elle sait chasser, pêcher, construire un abri, faire du feu affichant son triomphe comme une gamine exultant et trépignant à tout-va.
Dès les premiers instants, elle lui lance : « On n’est plus au bureau. » Le rapport de force s’inverse. Lui, qui la traitait avec condescendance et arrogance, doit désormais mendier son aide pour survivre. Elle, qui subissait les humiliations, devient la maîtresse du jeu. Cette inversion est le moteur du film. Mais Sam Raimi ne s’arrête pas à une simple revanche sociale.
Linda, d’abord fragile et maladroite, se métamorphose. Elle prend goût à ce pouvoir nouveau. Elle manipule, elle ment, elle cache l’existence d’une villa luxueuse située sur l’île. Elle sabote délibérément toute tentative de sauvetage. La victime devient bourreau. Le ressentiment, d’abord légitime, se mue en désir démiurgique de domination absolue. La survie n’est plus qu’un prétexte à une guerre psychologique sans merci.

Mélange des genres en dents de scie
Send Help navigue entre plusieurs registres : comédie de mœurs, satire du monde de l’entreprise, film de survie, huis clos psychologique, horreur gore ma non troppo. Le réalisateur passe de l’un à l’autre avec une énergie parfois jubilatoire, parfois forcée. Les scènes de violence sont grotesques, outrancières, comme dans Evil Dead : projectiles de sang, vomissures, yeux crevés.
Mais cette hybridation a un prix. Le film oscille entre la satire sociale et le divertissement purement sadique, sans toujours trouver son équilibre. Certains changements de ton sont si brusques qu’ils donnent l’impression que le film se cherche.
La référence au Sans filtre de Ruben Östlund est inévitable : même renversement des hiérarchies sur une île déserte. Mais là où le cinéaste suédois multiprimé faisait du chaos un outil critique, le réalisateur américain en fait un spectacle. La satire du capitalisme et du sexisme professionnel est présente, mais elle reste en surface, vite noyée sous les effets gores et les rebondissements.

Antre de la folie
La folie, chez Raimi, n’est jamais très loin. Elle surgit dans les corps malmenés, les visages déformés, les pulsions qui échappent. Dans Evil Dead 2, Ash luttait contre sa propre main. Dans Darkman, le héros défiguré perdait la raison. Dans Jusqu’en enfer, une employée de banque était traquée par une malédiction sadique.
Send Help s’inscrit dans cette lignée. Linda est une héroïne raimienne : elle bascule, se dédouble, devient autre. Le film montre comment une situation extrême peut révéler des parts obscures de la personnalité. Mais cette exploration reste sommaire. Raimi s’intéresse moins à la psychologie qu’à la mécanique du retournement.
La folie de Linda est moins une réalité intérieure qu’un ressort narratif, un moyen de maintenir la tension et de justifier l’escalade de violence. Le cinéaste est plus à l’aise avec l’escalade qu’avec la nuance, plus incisif lorsqu’il fait exploser un ressentiment que lorsqu’il en analyse les causes.

Force intranquille
Si le film tient, c’est grâce à Rachel McAdams. Du haut de ses 47 printemps, l’actrice canadienne, connue pour The Notebook, Mean Girls ou Spotlight, livre ici une performance physique, imprévisible et inquiétante. Elle incarne Linda avec une précision remarquable : les tics, la voix trop forte, la maladresse. Puis, peu à peu, la détermination glaciale, le sourire qui devient menaçant.
Elle passe de la vulnérabilité à la domination sans que l’on voie la couture. Son jeu est à la fois comique et dérangeant. Elle parvient à rendre sympathique un personnage qui devient progressivement monstrueux. C’est elle qui porte le film sur ses épaules, qui donne de l’épaisseur à un scénario parfois trop mécanique. Sans elle, Send Help ne serait qu’un exercice de style.
Références et limites
Le film convoque plusieurs références. Misery de Rob Reiner bien sûr, pour le huis clos de domination entre une geôlière et sa victime. La fable cruelle, Sa Majesté des mouches y compris dans sa version récente et réussie de la série due à Jack Thorne (l’auteur de la minisérie Adolescence), pour le retour à la violence primitive, incarné par la chasse au sanglier dont le massacre est un écho direct à un épisode de Razorback de Russell Mulcahy et son sanglier monstrueux. Seul au monde, le magnum opus signé Robert Zemeckis pour l’apprentissage de la survie. Ah, la séquence de l’allumage du feu sur plage avec paillasse locale et silex, un classique usé jusqu’à l’os. Enfin, Sans filtre, déjà évoqué.

Mais ces comparaisons soulignent aussi les limites de Send Help. Là où Misery installait une tension psychologique durable, le réalisateur américain de 66 ans préfère les effets chocs et les retournements de situation trop nombreux. Là où Sa Majesté des mouches explorait la fragilité de la civilisation, le film se contente d’une fable sociale simplifiée.
Les personnages secondaires sont caricaturaux, la satire du monde de l’entreprise manque de mordant. Et la séquence, qui voit Linda devenue golfeuse revenir sur le continent enrichie grâce à un best-seller, a un goût amer de facilité. Le golfe est d’ailleurs une image-relais pouvant être singulièrement meurtrière, qui est présente du début à la fin du film.
Inégal mais vivant
Send Help se révèle contrasté. Il y a de l’énergie, de l’invention, des moments de pure jubilation cinématographique et cinéphile. Mais il y a aussi des répétitions, des langueurs, des effets trop appuyés, une violence parfois complaisante. Et une certaine difficulté à maintenir l’équilibre entre horreur et comédie. Même si l’idée du sauvetage mutuel pouvant déboucher sur une bromance est bien trouvée.
Le film court après la subversion sans jamais vraiment l’atteindre. Il reste un divertissement efficace, porté par une actrice bien dans sa partition, mais qui laisse sur sa faim. Sam Raimi a toujours été un cinéaste de la tension, du déséquilibre, de la perte de contrôle. Send Help montre qu’il n’a rien perdu de sa virtuosité technique, bien qu’il peine à renouveler son regard. La folie, chez lui, est parfois moins celle des personnages que celle d’une mise en scène qui redoute, par-dessus tout, de rester immobile.
Bertrand Tappolet
Référence :
Send Help de Sam Raimi (2025). Visible sur plateformes.
Avec Rachel McAdams et Dylan O’Brien notamment
Photos : © The Walt Disney Company France
