Les réverbères : arts vivants

Sous la coupe du rythme

Au cœur d’un vinyle géant posé entre trois gradins à la Carrière Boulbon, la musicienne Lucie Antunes frappe, module et soulève les corps. Pour Silence, la chorégraphe Mathilde Monnier transforme ce concert en expérience d’écoute physique, quitte à laisser parfois la transe tourner sur elle-même.

Un vaste disque noir et blanc occupe presque tout le plateau. En son centre, la compositrice et percussionniste Lucie Antunes s’installe parmi vibraphone, marimba, claviers, percussions et machines électroniques. Autour d’elle gravitent sept interprètes – Hans Peter Diop, Martin Enrique Gil, Thiago Granato, Lucia Garcia Pulles, Sophia Seiss, Carolina Passos Sousa et Judit Waeterschoot – appelé-es à danser, chanter et parfois jouer d’un instrument.

Foyer musical

Silence est moins une chorégraphie accompagnée qu’un concert dont Mathilde Monnier redistribue physiquement les ondes. La musicienne devient le foyer visible d’un système orbital. Les corps avancent, reculent, oscillent, tournent ou traversent le centre. Une seule diagonale coupe cette géométrie circulaire, telle l’aiguille d’une montre déréglant la durée. La scénographie d’Annie Tolleter et la lumière annulaire signée Éric Wurtz donnent une forme concrète à cette écoute.

L’album Silence, lui, est né d’une invitation de Mathilde Monnier à Lucie Antunes, issue d’une formation en musique classique et contemporaine, pour explorer les états de conscience modifiés. La musicienne s’est saisie de cette commande pour y déployer un univers sonore fait de percussions, de voix transformées, de vibraphones et de synthétiseurs. Sur scène, cette matière se fait tour à tour enveloppante et abrasive.

Frappes, souffles, voix

Rien n’est moins silencieux que cette pièce de frappes, de voix, de souffles et de boucles électroniques. La chorégraphe historique française Monnier ne traite pourtant pas le silence comme une extinction, mais comme une pression et une réserve. Le mot est d’abord proclamé, repris en chœur, dilaté jusqu’à devenir matière vocale.

Puis le mouvement circule par vagues. Des bras se lèvent, des mains papillonnent près des oreilles, sculptent le visage à distance, sondent l’air entre les êtres. C’est là que Silence est le plus singulier. La kinésphère, cette enveloppe mobile autour du corps, devient visible : les interprètes déplacent un volume et éprouvent la limite incertaine entre soi et le dehors.

La percussion pense

La musique de Lucie Antunes fournit bien davantage qu’une énergie. Formée aux écritures classique et contemporaine, la percussionniste ne bat jamais une simple mesure régulière. Les métaux chantent, les peaux grondent, l’électronique prolonge les vibrations. La voix, déjà centrale dans Carnaval, devient percussion commune : souffle, grain, attaque ou appel. Antunes est aussi performeuse. L’œil la suit passer d’un instrument à l’autre, engage tout le haut du corps, suspend une frappe, relance la masse sonore. Chaque son garde la mémoire de l’effort qui l’a produit.

Cette visibilité empêche les danseurs et danseuses d’illustrer simplement une bande. Antunes leur confie voix et instruments ; Monnier ordonne les morceaux. La musicienne tokyoïte formée au classique, Narumi Hérisson, égrène des nombres japonais. Les pas suivent des mesures complexes – 21, 32, 5 ou 2 – tandis que les interprètes tournent en se bouchant les oreilles. La citation de Quad de Beckett affleure sans assécher la danse.

Saisissement

Ailleurs, la musique ralentit, puis batteries et claviers resserrent l’étau : les mains tremblent, les torses se secouent, les gestes se contaminent. La transe peut aussi rester intérieure, concentrée dans une paume ou une immobilité tendue.

C’est dans ce refus du rythme binaire que la danse trouve ses meilleures nuances. Chacun conserve une manière de dévier, de retarder, d’absorber la pulsation. Le groupe est moins fabriqué par l’unisson que par l’espace commun qu’il habite. La musique rassemble, mais elle capture également.

Le spectacle fait sentir cette ambivalence lorsqu’une frappe semble prendre les corps sous sa coupe : plaisir d’être emporté, inquiétude de céder, désir collectif et perte provisoire de maîtrise. Silence évite alors le cliché d’une transe automatiquement libératrice. Il rappelle qu’un rythme peut soutenir autant qu’assujettir.

Des mots dans le flux

Commandé par Lucie Antunes, le texte de la poétesse et écrivaine Laura Vazquez, qui a déjà collaboré avec le metteur en scène français Philippe Quesne notamment pour Le Jardin des délices (2023), en ce même lieu minéral à ciel ouvert, n’apparaît que par fragments, découpés par Mathilde Monnier dans un livret beaucoup plus long. Cette parcimonie est judicieuse.

La langue avance par reprises, glissements logiques, images corporelles et brusques torsions. « Je t’aime peut signifier coupe-moi » suffit à faire entrer dans le spectacle l’amour, la blessure et la séparation sans construire de récit. Plus loin, la nuit, le temps devenu fou, le tournoiement, le biotope ou l’utérus forment moins une suite d’images qu’un courant verbal. La diction claire ne cherche pas à imiter l’autrice. Le texte est traité comme un matériau parmi les voix, les frappes et les souffles.

Son intégration demeure pourtant inégale. Dans les meilleurs moments, la parole déplace la transe du côté de l’identité instable, du corps divisible et de la mort. Mais certains fragments ressemblent à des balises explicatives posées sur un univers déjà chargé. Le texte reste parfois juxtaposé plutôt que transformé par la danse. On entend sa force propre et ses affinités avec Antunes, sans que la circulation entre phrase, geste et musique atteigne toujours l’évidence du travail sur les mains ou la marche.

Le cercle et ses limites

Silence possède des motifs forts : le disque, l’aiguille, les oreilles bouchées, les tissus noirs tirés du sol. Quand des voiles enveloppent les interprètes puis couvrent leurs têtes, la mort traverse le concert en silhouettes fantomatiques et courses circulaires. L’image frappe, mais reste plus évoquée que développée. L’insistance sur le cercle rend aussi certains retours prévisibles. À force de graviter et de repartir sur le pourtour, la composition commente parfois sa propre métaphore ; les montées vers la décharge suivent alors un trajet attendu : retenue, accumulation, spasme, épuisement.

Cet effet de système n’annule pas la réussite ; il en révèle le pari. La saturation sonore peut momentanément aplanir les différences entre les corps. À l’inverse, dès que la partition se raréfie, un balancement, une main près du visage ou un pas retenu retrouve une intensité inquiétante. Le spectacle gagne à ne pas produire l’extase, mais à en laisser apparaître les prémices et les restes.

Histoires d’écoute

Silence s’inscrit avec netteté dans le parcours musical de Mathilde Monnier. Dans Chinoiserie, en 1991, la chorégraphe et le clarinettiste Louis Sclavis partageaient le plateau dans un duo d’attaques, d’écarts et de suspensions : danse et jazz se répondaient sans se confondre. Avec Les Lieux de là, entre 1998 et 1999, la musique stratifiée de Heiner Goebbels devenait l’architecture mentale où un collectif se formait et se défaisait. Publique, en 2004, travaillait à partir des chansons de PJ Harvey : une intensité rock préexistante traversait huit femmes et se redistribuait entre elles. Silence va plus loin dans l’effacement des frontières. La musique est écrite presque avant la danse, sa compositrice demeure au centre, les interprètes chantent et jouent, et l’espace entier se construit depuis ce foyer sonore.

Le rapprochement le plus direct se fait cependant avec 2008 vallée, né de la rencontre avec Katerine. Les chansons y précédaient déjà la danse, et les interprètes apprenaient à chanter comme ils auraient appris une gestuelle étrangère. Mais cette pièce travaillait le détournement d’un répertoire pop, avec ses récits, ses refrains et son ironie. Silence part d’une partition conçue pour le projet et agit moins par personnages que par états physiques. Antunes ne livre pas seulement des morceaux : sa présence instrumentale, au milieu du plateau, règle les distances, les circulations et les changements d’intensité. La musique ne fournit plus un monde à habiter ; elle fabrique sous nos yeux les conditions mêmes du mouvement.

Battement suspendu

Avec Allitérations, le texte de Jean-Luc Nancy, le son d’eRikm et les mouvements entretenaient volontairement des écarts. Ici, Monnier cherche au contraire une « chose totale » où chacun sort de sa fonction. Cette fusion constitue la beauté et le risque de Silence : elle produit une expérience physique où le rythme se sent avant de s’analyser, mais laisse moins de place au frottement qui rend souvent les collaborations de Monnier imprévisibles.

Reste une pièce généreuse, traversée d’images durables et surtout d’une écoute rare. Sa réussite ne tient pas à la promesse un peu facile de nous réparer par la transe. Elle réside dans une question plus concrète : que devient un corps lorsque le son n’est plus devant lui, ni derrière lui, mais autour, dedans, presque à sa place ? Silence ne répond pas toujours avec la même précision. Pourtant, lorsqu’un battement suspend le temps et qu’une main semble saisir l’air, le spectacle atteint ce qu’il cherchait : non pas faire taire le monde, mais rendre à chaque vibration son poids.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Silence de Lucie Antunes et Mathilde Monnier, du 6 au 8 juillet au Festival d’Avignon. Puis en tournée.

Avec Lucie Antunes, Canblaster, Hans Peter Diop, Lucía García Pullés, Martín Gil, Thiago Granato, Vega Voga, Carolina Passos Sousa, Sophia Seiss, Judit Waeterschoot. 

Textes : Laura Vazquez, Louisahhh, Wolfgang Tillmans, Halo Maud, Vega Voga

Composition et musique : Lucie Antunes

Chorégraphie : Mathilde Monnier

Photos : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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