Danser pour s’immerger dans son héritage

Rendre hommage, renouer avec son héritage, recréer le lien du souvenir : la danse exprime diverses manières de communiquer avec ses ancêtres. Dans Genetrix, quatre solos explorent la relation d’un·e danseur·se avec un grand-parent, dans un décor de cinéma immersif. Un spectacle poétique à voir jusqu’au 16 janvier au Galpon.

Genetrix se base sur l’idée de l’épigénétique, qui postule qu’on hérite de nos ancêtres à travers nos corps, nos gestes, nos attitudes. Ceux-ci sont donc marqués par les expériences du passé, permettant de créer un lien avec nos grands-parents, mais aussi, dans certains cas, de vivre avec des fantômes. Les aïeux·les des quatre danseur·se·s ont vécu dans les années 30 et 40, avec tous les bouleversements que le monde a connus. Chacun·e à sa manière, pendant une vingtaine de minutes, fait revivre les souvenirs, les émotions, l’histoire d’un être cher, à travers un dispositif qui mélange danse et projections sur les trois draps blancs qui entourent la scène. Une plongée dans l’intimité de la mémoire.

La douceur face à la guerre

Rudi van der Merwe, ce danseur sud-africain basé en Suisse depuis quelques années, débute avec ce qui est sans doute être un chant traditionnel d’une mère racontant le départ à la guerre et la perte de ses fils. Sa grand-mère s’est d’ailleurs laissée séduire par un soldat allemand en visite en Afrique du Sud, qu’elle n’épousera jamais. Accroupi devant un tapis en forme de patchwork, ses gestes doux et précis contrastent avec la violence du récit et les chevaux de guerre qui se déplacent à grande vitesse sur les écrans. Comme dans la préparation d’un rituel, il semble rendre hommage aux origines de sa grand-mère, avant de basculer dans une danse rappelant des gestes militaires, images d’archives à l’appui. La musique se fait alors plus rythmée, au son des percussions, comme pour souligner cette dualité de ses origines. Une dualité qui semble le marquer encore profondément, et même le définir dans une certaine mesure.

Comme dans une corrida

Susana Panadés Diaz nous emmène ensuite dans un petit village andalou, avec un hommage à son grand-père orphelin, dont la vie a toujours été partagée entre poésie et guerre, lui qui a été soldat mais n’a jamais oublié le poète local mélancolique de son âne. Tout commence avec un intérieur qui se dévoile au fil des mouvements de la danseuse, comme si elle nous invitait à entrer dans son espace intime. Puis, alors qu’un taureau blanc est projeté au fond de la salle, ses mouvements rappellent ceux du torero, mais marqués par une fluidité et une douceur qui contrastent avec ce dont on a l’habitude. Loin des saccades ordinaires, elle nous rappelle l’ambivalence entre la poésie et la guerre, qui ont marqué son grand-père et avec laquelle il lui faut bien vivre. Une manière, peut-être, de souligner une forme d’apaisement après des années de trouble. Comme si elle avait fini par trouver la paix intérieure que son aïeul a cherché, malgré le feu qui brûlait en lui et qui nous est également montré. Les images d’archives qui closent ce deuxième solo résonnent comme une mise à nu du souvenir.

 

Retrouver la joie après l’horreur

Dans l’histoire de Jószef Trefeli, tout commence avec une voix off, celle du grand-père racontant au père sa jeunesse en Hongrie, avant le départ à la guerre. La première partie du solo s’apparente ainsi à un parcours, celui d’un fermier, pêcheur et musicien, enrôlé de force dans l’armée et qui y a perdu bien plus que la moitié de son poids. La violence des images de Budapest à moitié détruite marque profondément. Mais Jószef Trefeli n’en reste pas là et nous transmet plutôt un message d’espoir : celui d’un grand-père qu’il n’a certes pas connu, mais qui est revenu parmi les siens dans son pays d’origine pour le reconstruire, se reconstruire. La dernière danse s’avère ainsi plus joyeuse, avec cette musique de l’Est si entraînante qui l’accompagne, ses claquements de doigts et ce sourire qui se décèle non seulement sur le visage du danseur, mais aussi dans son corps entier. Tout n’est pas perdu, donc.

Performer pour évoquer ses origines

Le quatrième solo revêt une forme particulière : Victoria Chiu, danseuse australienne, ne peut pas être à Genève en raison de la situation sanitaire. C’est donc à travers un court-métrage sous forme de performance dansée qu’elle s’exprime. À travers des images aux symboles forts, elle évoque son patrimoine chinois. Y sont ainsi évoqués certains éléments de cuisine et de tradition, tel le tressage de ses cheveux… Dans un moment d’intense poésie, elle fait corps avec deux sacs de cacahuètes, devenus ses partenaires de danse et dont le son des frottements sur le sol est accentué par des micros. Comme pour rappeler la puissance du corps et ses sons qui nous paraissent anodins mais font pourtant partie intégrante de nous et de notre histoire. Si le rapport aux origines est moins explicite que dans les solos précédents, la violence est elle aussi suggérée, comme dans ce moment où tout, de la tête du poisson aux tresses de la danseuse, est coupé net, avant de revenir à un peu plus de douceur.

Difficile donc de retranscrire avec des mots ce qui nous est raconté avec le corps et profondément ancré dans celui-ci. Le mieux est encore d’assister à une représentation de Genetrix et de se laisser porter par les mouvements, la musique, les paroles, et les images. Autant de symboles qui narrent un passé pas toujours facile, à travers des évocations. Où un mouvement vaut mieux que mille mots.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Genetrix, création de danse en co-production, du 6 au 16 janvier 2022 au Théâtre du Galpon.

Chorégraphie et interprétation : Victoria Chiu, Susana Panadés Diaz, Jószef Trefeli et Rudi van der Merwe

https://galpon.ch/saison/genetrix/

Photos : © Elisa Murcia Artengo

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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