Dans les abattoirs du Clan Prostré

Du 8 au 11 décembre 2021, l’Étincelle nous faisait parvenir un bien étrange faire-part : bienvenue au sein du Clan Prostré, écrit et mis en scène par Patrick Brunet, pour un mariage décapant où se mêlent satire, sanguinolence et humour franchement noir. À déguster bleu, bien sûr.

Entrez, entrez, n’ayez pas peur ! Vous voici chez dans les Abattoirs réunis Père & Fils du Clan Prostré, « ancienneté et savoir-faire » garantis ! Sur le plateau, une immense table attend les convives, tandis que, sur le mur du fond, trônant comme un trophée, une tête de taureau en bois darde sur la scène son regard rouge. Entre les invités, membres de la famille, toutes et tous invité·e·s à la noce. Il y a là Longlet et Macreuse (qui sont à la fois mari et femme… et cousin / cousine), les parents d’Auroch, l’heureux marié. Et puis Gigotte, qui est veuve, et marie sa fille Rouelle à son cousin Auroch. Autre couple : Paleron (le frère de Longlet) et Échine, également cousins et mariés, oncle et tante d’Auroch et de Rouelle. Les trois derniers forment une famille unie : les époux-cousins Angus (frère cadet de Longlet et Paleron) et Marinade, et leur fille, Sanguine.

Vous êtes perdu·e·s ? Ce n’est pas très étonnant. Car dans ce clan, les alliances conjugales sont avant tout une affaire de sang : on se marie entre cousine et cousin, pour perpétuer la lignée et les traditions. Glauque, vous avez dit ? Surtout dans notre contexte contemporain – et encore, ce n’est pas tout…

En attendant Auroch

L’histoire commence, comme commencent souvent les histoires de mariage. On arrive, on se salue, on échange les derniers potins, on boit… on attend. En l’occurrence, le marié, qui n’a pas l’air pressé d’arriver tandis que sa promise, Rouelle, attend en robe, silencieuse et hiératique au fond de la salle. De paroles, elle n’en prononcera pas – même lorsque les femmes (tantes, mère, cousine) viennent lui parler : ses réponses demeurent inaudibles du public, quand bien même les autres y réagissent. Cette confiscation de la voix fait écho à la situation tragique de Rouelle : elle ne désire pas réellement épouser son cousin, ne désire qu’une belle robe, est encore trop jeune pour le mariage… seulement voilà, les traditions, ce sont les traditions – et l’ombre du grand-père, le patriarche nommé Louchebem, plane sur la petite assemblée, comme pour s’assurer qu’elle respectera bien les coutumes maritales.

Sans pouvoir se rebeller, les convives attendent. Que les deux absents, Auroch et Louchebem, arrivent.

La voix / voie du sang

Sans révéler toute l’histoire, disons que l’arrivée d’Auroch provoquera un revirement inattendu (et NON, ça n’a RIEN à voir avec une critique sur la consommation de viande ou sur les traditions en place – je ne vous dirai rien, mais cela tient davantage au thriller psycho-horrifique)… et mettra un terme au mariage ainsi qu’à la première partie de la pièce qui, après avoir mis en place une sorte de vaudeville familial un poil malsain, va franchement changer d’orientation.

Désormais, la famille se retrouve aux prises avec elle-même – avec ce qui la constitue, avec ce sur quoi repose son fonctionnement : le sang. Bouchers de père en fils, propriétaires d’un abattoir florissant (malgré les visites de plus en plus fréquentes de l’inspection sanitaire), le clan s’est construit sur le repli sur soi : mariages consanguins, savoirs liés à la viande transmis aux nouvelles générations… quand bien même celles-ci rêveraient d’une autre destinée. Et Louchebem, le grand-père, qui fait enfin son entrée. D’emblée, il est intéressant de commenter son prénom : si les autres membres de la famille portent des noms issus des pièces de boucherie ou de la viande dans son sens large (macreuse, échine, marinade, sanguine, etc.), le grand-père, lui, se nomme Louchebem. Ce terme est issu de l’argot des bouchers parisiens et lyonnais ; il désigne, au choix, la langue particulière qu’utilisent ces bouchers… ou les bouchers eux-mêmes. En baptisant ainsi son patriarche, Patrick Brunet suggère donc sa position dominante au sein du clan : c’est lui LE boucher, celui dont les mots possèdent le pouvoir de façonner le réel et d’imposer la voix / voie du sang, celui qui n’hésitera pas à découper le mouton noir qui lui tiendra tête au sein de sa famille – ce qui, sans rien révéler de la chute, n’est pas si éloigné de l’histoire…

Le Clan Prostré parle donc de famille, de tradition – mais aussi de sang et de violence, de dominations symbolique et effective, de l’entre-soi et du rejet de l’autre, de la volonté de libération et d’émancipation… le tout, sur un fond qui, s’il est glauque et parfois gore, n’en demeure pas moins drolatique à souhait, avec ses personnages caricaturaux, ses costumes aux couleurs de fête, sa langue croustillante et ses revirements brusques de situation. Nulle critique de la viande en elle-même ou de sa consommation ; juste un regard féroce, aiguisé comme un couteau, sur les relations humaines et les extrémités auxquelles un certain fanatisme autocentré peut conduire. La troupe, particulièrement en forme en ce mois de décembre 2021 tout covidé, s’en est donnée à cœur joie, avec une belle énergie, sans pesanteur ni mélodrame excessif… même dans les moments les plus violents. De quoi voir autrement l’étal, quand on se rendra chez son boucher !

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le Clan Prostré, de Patrick Brunet, du 8 au 11 décembre à la salle de l’Étincelle (Maison de quartier de la Jonction).

Mise en scène : Patrick Brunet

Avec Yasmina Daher, Leïla El-Hindi, Mireille Lador, Muriel Magnin, Gabrielle Rossi, Isabelle Sommer, Éric Ansart, Alex Gerenton, Samir Kasme et Carlos Torres.

https://mqj.ch/etincelle/#1579617305266-6c1c982e-239e

Photo : © Jean-Claude Armici

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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