Autoportrait : Mots à la bouche

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, nous vous proposons de faire connaissance avec une des participantes de cet Atelier : Garance Kernen se présente à vous et vous met… les mots à la bouche ! Bonne lecture !

* * *

Mots à la bouche

GARGOULETTE

« 1. Vase en terre cuite poreuse, utilisé surtout dans le Midi de la France, dans lequel l’eau rafraîchit par transsudation. 2. Pop. Gosier.[1] ».

Qu’est-ce que ses parents ont transfusé dans cette petite coupe innocente par une simple et tendre appellation, quelle humeur ont-ils instillée à leur insu ? Une tendance à se remplir, à tout contenir, jusqu’à en être submergé, peut-être. Une propension au pétillement, au gargouillement, au jaillissement d’un langage rafraîchissant, sûrement. Ont-ils pensé aux débordements ?

Mais la découverte de l’existence de ce sobriquet dans le dictionnaire est bien postérieure à sa première utilisation. La définition conventionnelle n’a aucune influence sur l’espace mental de la petite : celle-ci semble plutôt avoir été marquée par ce « g » omniprésent, qui grattouille sa gorge, l’agace ou l’étrangle carrément. À moins qu’il ne lui ait transmis la forte inclination pour les arts de la bouche, pour la volupté des mets et des mots.

Croustiller – croque et crisse cette histoire instillée ; sur la page dans la bouche la pensée ; court délice saute et glisse au palais.

Écarlate

Ce n’étaient pas les jambes de maman. L’exclamation de la foule d’adultes goguenards explose au visage de la petite en tutu, l’écartèle et la cloue sur les lattes du plancher. Sa couleur de prédilection l’embrase tout entière, annonçant une ribambelle d’expériences empourprées.

GALÉJADE 

Je me délecte de ce mot qui jaillit du gosier, comme jaillissent les plaisanteries sur le papier ou dans les airs. Il est aussi délicieux et jouissif que les liens complices qu’il évoque. J’aime qualifier de « relation de galéjade » l’union de deux esprits par l’humour, le ping-pong d’histoires échangées. Celui qui est doté de ce précieux esprit de galéjade traque sans relâche le drôle dans le banal, avant d’offrir son butin à qui veut bien l’écouter. Et l’utilisation même de ce vocable est source de plaisirs intarissables.

Flamber 

Il éteint les lumières et embrase la crêpe. Comme toujours nous restons fascinés.

Élève-toi, flamme légère, flamme d’amour, flamme de feu ; élève-toi, flamme légère, flamme d’amour, flamme de feu ; ton envol est une prière ; une prière, qui monte aux Cieux ; une prière, qui monte à Dieu ; frère le feu ; frère le feu.

Insensiblement, l’odeur de rhum caramélisé et le mariage du bleu et du rouge dans la flamme incandescente enveloppent ce mot d’une aura merveilleuse.

Musarde 

Pratique idéale de la ville : je musarde (je flâne en laissant mon museau fureter dans tous les recoins) ; car j’ai besoin de ressentir chaque repli d’un espace inconnu pour le faire mien ; mais une fois que ce lieu n’a plus de secret pour mes sens, ma musarderie se révèle appétit dévorant, jamais rassasié, et exige le départ vers un nouvel espace saturé de découvertes potentielles. Comment musarder à volonté ?

GOURMETTE

Accrochée à mon poignet jusqu’à mes sept ans environ – « l’âge de raison » ; la trace sensible de ma naissance, mon nom, mon prénom – mon existence ; presque une relique, un objet sacré ; et sa soudaine petitesse comme signe de l’enfance écoulée.

Suspendue à mon identité, aujourd’hui plus encore : mon exigence, ma gourmandise, mon attention pour les infinies variations de la sensibilité ; le plaisir des mots-du-bout-des-lèvres ; et ma fascination pour tout ce qui donne forme : l’écriture, la cuisine, la pensée.

Feuilleter

Mot magique que celui de « lecture » dès l’enfance. Un grand sourire sous l’escalier, les pages tournées sans savoir lire et l’impossibilité de s’arrêter, même lorsque vient le moment de manger.

À la maison, la tarte de Pierre attend sagement sur le marbre, sa pâte feuilletée dorée comme récompense au retour de l’école.

La nausée à force de vouloir parcourir chaque livre, examiner chaque quatrième de couverture, comme tous les mercredis à la bibliothèque.

Bouche ravie par les apéritifs feuilletés du château de Crempigny : incapacité à résister à ces merveilles qui croustillent et fondent tout à la fois dans la bouche.

Levant – son « e », ciel bleu, son « a » terracotta ; je pars, je pars, et l’aurore guide mes pas.

beDONNant

  • Be-donnant, be-don-nant, bedon, bedonnnant… Mais pourquoi « bedonnant », pourquoi « bedonnant » en fait ?
  • Ben ça rebondit, ça rebondit en bouche, ce « b », ce « be » et ensuite ces deux « n » comme un, comme un tremplin. « Be » – ça explose – « do » – comme un écho qui mène doucement au décollage – « nn » – les deux « n » décisifs, qui installent le mot bien confortablement sur le palais et laissent gentiment atterrir le – « nant ». Be-do-nn-ant.
  • Mmh, qui laissent atterrir le « nant » … Mais elle atterrit où l’idée soulevée par le mot ?
  • « Bedonnant », « bedonnant », mais oui pourquoi j’aime autant ce mot…  Ça doit vouloir dire quelque chose quand même.
  • Tu aimes ce qu’il évoque ?
  • Bah c’est vrai que « bedonnant », ça rebondit dans ma bouche, mais bien plus que ça, ça m’évoque un bonhomme bienveillant, un bon bougre débonnaire …
  • « Un homme qui croque la vie à pleines dents » ? C’est carrément bateau.
  • Eh ben oui, oui, mon mot favori, c’est « bedonnant ». Que ça te plaise ou non. Et je vais te dire, c’est peut-être une très belle preuve de mon rejet de la grossophobie ambiante, cette phobie des bedons qu’on tente d’imposer à notre lexique mental, tu te rends compte ? Eh ben moi je dis « vive le mot “bedonnant“ » et sa grassouillette cocasserie.

Garance Kernen

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

[1]Dictionnaire CNRTL, en ligne, définition de « gargoulette » : https://www.cnrtl.fr/definition/gargoulette/substantif.

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