Derviche froideur

Quand l’esprit du grand nord réchauffe notre hiver, Cap sur Oqaatsut, dans une chorégraphie de Natacha Garcin au Théâtre du Galpon, un spectacle tout public qui était à voir les 5 et 6 février.

La valise est l’objet symbole du départ ou de l’arrivée des choses. Qu’on l’ouvre ou la ferme, elle est toujours source d’avenir avec les sentiments troubles qui accompagnent l’imprévu, dont le clic ou le zip de ses fermetures est toujours le symbole sonore d’un début d’aventures. Groupées par trois, elles trônent au centre de la scène sous une douche de lumière, blanches comme l’ignorance des choses. Prendre sa valise, c’est accompagner un geste avec de l’appréhension heureuse ou une boule au ventre. Ce n’est pas un acte sans sens.

Trois comédien·ne·s danseur·se·s, trois personnages sur scène illustrent telle une histoire sans parole, ces sentiments face au poids de la valise proportionnel au poids des ressentis qui habitent chaque personnage. Ensemble, ils vont mettre cap sur Oqaatsut, village du Groenland. C’est le départ vers le grand Nord, vers la terre boréale mélange de glace et de pierres sèches, d’aurores et de baleines.

Il y fait froid, mais quel froid ? Illustré avec humour, le froid saisit les personnages, car avoir froid au Groenland peut surprendre celui qui s’est mal préparé au voyage. En cela, l’imprévisible mesure la propre stratégie de chacun, cette balance entre la réalité et la volonté d’un ailleurs et sa connaissance de la destination. C’est ce que présentent Marie Ramsauer, Natacha Garcin et Cédric Fadel Hattab, tous trois subtil·e·s dans leurs gestes et délicats dans les personnages évoqués. Ils présentent un ballet de lutte contre froid qui couvre avec drôlerie nos réflexes gauches d’habitués au froid de climat tempéré. Ce tableau est accompagné par des sons illustrant la puissance de la glace qui étonnamment rappellent la puissance du feu. Quelques bruits lointains, un peu inquiétants, c’est troublant et cela interroge aussi notre appréhension des choses. En cela, ce spectacle esthétique est juste.

Terre de terre rase, de glace et d’eau, terre de mystères célestes ou souterrains, l’aventure racontée présente l’Homme entre les êtres et les choses, entre les animaux sauvages, les vents de neige et les tempêtes de froid. Ici, les prédateurs règnent : phoques, ours blancs, hommes… Et si la chasse est présente, qu’importe qui la mène. La mise en scène nous montre dans un tableau que tuer n’est pas un plan de destruction. Au Groenland, la chasse correspond aux simples actes primaires :  tuer, manger, survivre. Et si le phoque paraît le plus vulnérable, nul Groenlandais n’ignore qu’un phoque peut dissimuler un être redoutable. Cette approche mortelle est illustrée avec une chorégraphie qui préserve la volonté de Natacha Garcin, celle de privilégier la poésie des images. C’est parfaitement atteint.

Cette terre de secrets bien au-delà du bonnet de laine rouge, symbole de l’exploration occidentale, se révèle par la danse, par l’utilisation de masques qui rappellent le tupilak, cet assemblage hétéroclite d’os, de griffes et de cornes qui accompagne ceux qui font vivres les âmes sous la glace : les chamanes.

Alors, dans une chorégraphie qui débute avec une danse solitaire tel un derviche dans la froideur, les trois comédiens danseurs offrent un impressionnant tableau final, avec de grandes ombres sur les murs. Un effet qui aurait mérité d’être magnifié afin de révéler toute la puissance des arrières mondes sortis du froid extrême de Oqaatsut. Quoi qu’il en soit, le ballet de vents glacés, la dance ambivalente du chamane et la présence puissante des masques ornés de bois participent à décrire les élans vitaux de cette terre.

D’une valise vide du manque de savoir à propos de ce village groenlandais de cinquante habitants, chacun peut repartir après ce spectacle avec un baluchon plein de poésie joyeuse à son propos.

Jacques Sallin 

Infos pratiques : Cap sur Oqaatsut, de Natacha Garcin, au Théâtre du Galpon les 5 et 6 février 2022.

Mise en scène et chorégraphie : Natacha Garcin

Avec :  Marie Ramsauer, Natacha Garcin et Cédric Fadel Hattab

Cap sur Oqaatsut

Photos : © Erika Irmler

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

Une réflexion sur “Derviche froideur

  • 10 février 2022 à 13h12
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    Magnifique spectacle, pour tous les âges, qui nous plonge dans un univers artistique exceptionnel, plein de poésie, de douceur, de simplicité et de maîtrise. Ma famille et moi avons été complètement conquis: des souvenirs de notre enfance à tous, un partage, un beau moment en famille… tout ce que l’on souhaite!

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