Zoopoétique : En c(r)age

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propre un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Valentina Poduti expérimente un exercice de zoopoétique. L’enjeu ? Se mettre à la place d’un animal… Cet exercice est inspiré de notre défi « L’écriture qui pousse » du mois de novembre 2021, consacré justement au règne animal. Saurez-vous trouvez qui est le narrateur ou la narratrice de cette histoire ? Bonne lecture !

* * *

En c(r)age

Ils sont tous là, ils observent, avec curiosité. Je ne crains plus qu’ils nous attaquent, Ils ne le font jamais, ce sont des êtres étranges. Je pourrais les affronter, mais Lui, un des Leurs, Leur mâle, ne nous laissera pas le faire. Les cliquetis qui sortent de ces objets noirs, qui ne cessent de nous fixer avec leur œil sans vie, ne font plus sursauter mon petit. Il y est habitué. En revanche, parfois, une lumière blanche aveuglante en sort, déchirant le calme nocturne qui l’entourait paisiblement. Et ça, ça nous fait mal, à chaque fois, comme une morsure dans l’œil. Moi je sais pourquoi, parce que ça, ça ne se produisait jamais avant, là-bas, chez nous. Ici, les lumières sont là sans arrêt ; que le soleil brille ou que la lune veille, leurs lumières sont toujours prêtes à nous mordre.

Les rois, c’est ainsi qu’Ils nous appellent tous. Mais de royal, je ne ressens plus rien. Plus de proie. Vibrations. Adrénaline.

Tout en moi se tait depuis que je suis dans ce carré étroit.

Tout se tait et, dès que je ressens à nouveau cette impulsion dans les membres, ce picotement sous mes crocs, Ils me tirent dessus un de ces objets qui piquent. Le silence est alors de nouveau là. Heureusement, je pense que mon petit échappe à cette douleur. D’abord, parce qu’il est trop jeune, son cri ne ressemble encore qu’à un miaulement strident ; ensuite, parce qu’il n’a jamais connu ce que vivre signifie vraiment. Pour lui, vivre, c’est se laisser toucher par Eux, par Lui ; sauter dans le feu et marcher sur cette surface étrange qui a la couleur des arbres, mais la forme du soleil. Il ne sait pas que vivre, c’est beaucoup plus dur et vrai que ça. Vivre, c’est être ensemble, l’ombre des rochers nous couvrant de la brûlante chaleur du soleil. Vivre, c’est chasser les antilopes, les zèbres, tout ce que mon petit et ma meute pourraient manger. Nous chassons en groupe. Silence. À pas feutrés. GRRRRR. Puis, quand on est tout près ROOOAR on attaque, RRAAAAAA on effarouche, on cerne, RRRRRR on décarcasse.

Vivre, ce n’est pas ici, ce n’est pas ça. Mais Eux sont venus nous chercher. Nous ont marqué avec leur fer brulant. Nous leur appartenons.

Je rugis, ça y est, cette chose ne coule plus dans mes veines, je ressens à nouveau. J’essaye d’attaquer, je veux tuer, je veux vivre et je veux sauver mon petit. J’agrippe mes griffes à cette paroi froide, je veux sortir, je veux retourner à la vie.

Un bruit.

Plus rien. De nouveau le silence.

Valentina Poduti

Ce texte est tiré de la volée 2021-2022, animée par Magali Bossi et Natacha Allet.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : © Leonhard Niederwimmer 

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