Destins croisés, à trente ans d’écart

« Bain de lumière étourdissant. Lumière qui noie, engloutit sur son passage, tournoie, réchauffe, excessive, apaise, brûle, pourrait peut-être s’enflammer, exploser devenir magma en fusion ou boule de feu… Mais non, tout va bien, infiniment bien. » (p. 51)

Nous sommes au tournant des années 90, à Saint-Maurice, en Valais. Thierry et Maxime sont frères, dans un contexte pas évident : leurs parents ont divorcé, leur adolescence est compliquée, ils sont tous deux amoureux de la même fille (Elsa) et la quête de soi, propre à cette période, s’annonce tout sauf aisée. Dans la première partie de Presque vivants, de Guillaume Favre, nous suivons Thierry, dans la fin de son adolescence et la découverte de la drogue, dans laquelle il tombera de manière inexorable. Avant de laisser place, dans la seconde partie, à Maxime, trente ans plus tard, qui semble avoir pris le droit chemin. Mais les apparences peuvent être trompeuses…

« Autour de lui, les autres. Personne n’osait le regarder. Il puait, faisait peur, il en était convaincu. Sa figure défaite, dégoulinante d’eau et de transpiration entremêlée. Plus la force, l’envie de

« disparaître »

Se glissa sous un pupitre, un racloir à la main. Une goutte de sueur, qui avait perlé sous ses bras, tomba et s’écrasa sur son flanc. » (p. 64)

Le style de Guillaume Favre, dans Presque vivants, se caractérise par sa rapidité et son énergie. Les moments où Thierry perd le contrôle – le plus souvent sous l’emprise de drogue – semblent ainsi s’accélérer. Les phrases courtes s’enchaînent, parfois nominales, sans verbe, parfois sans pronom. Comme si les mots allaient trop vite pour lui. Si la narration est faite à la troisième personne, nous nous trouvons bien dans une focalisation interne, comme si tout nous était montré du point de vue de Thierry. Pour bien nous le rappeler, Guillaume Favre entremêle ses paragraphes de très courtes citations, le plus souvent un seul mot, que le personnage a pu prononcer ou penser, comme du discours direct. Une manière de nous ancrer dans la tête du personnage en l’accompagnant dans ses pensées incontrôlables. Ainsi, le style retranscrit parfaitement l’état intérieur de Thierry et, plus le temps passe, plus sa chute devient impossible à stopper. Et alors les mots, comme les événements, s’enchaînent à un rythme effréné. Il perdra tout : l’amour d’Elsa, la confiance de Maxime. Avant de s’exiler à Zurich, direction le Platzspitz, un parc bien connu pour être une scène ouverte de la drogue dans les années 80 et 90, le rendez-vous choisi de tous les héroïnomanes.

« Voix perdue à l’autre bout du fil. Mauvais réseau dans le couloir… Et dans leur duplex, voilà qu’il lui saute dessus. Sandrine griffe son visage. Au moment où il empoigne son cou, il sent son corps brusquement se raidir, comme glacé sous ses doigts. Et s’arrête. Pétrifié. » (p. 139)

Nous laissons Thierry à l’hôpital, avant de sauter trente ans plus tard, de nos jours. Maxime semblait avoir pris un meilleur chemin que son frère : il est père de deux enfants, a un boulot stable, malgré la séparation violente avec sa femme les choses semblent s’apaiser petit à petit, il a une nouvelle compagne… Tout pourrait donc aller très bien pour lui. Oui mais voilà : alors qu’il se retrouve en burnout, il continue d’être hanté par le passé : son frère qu’il n’a pas su aider, Elsa qu’il a laissé filer… Un voyage à Berlin avec Claire, sa nouvelle petite amie, lui fera d’ailleurs ressurgir ce passé en pleine face.

« Maxime court. Dans sa tête, tout est clair à présent. L’alcool, tout ça, il ne sent plus rien. Son frère est là-bas, son frère est dans l’Unterwelt. Le reste, il s’en fiche. Il trébuche. Vite. Plus de temps à perdre. Sa voix. Il a entendu sa voix. » (p. 212)

Petit à petit, on retrouve le même style d’écriture que dans la première partie. Les destins de Thierry et Maxime sont liés : leur état intérieur est similaire. Maxime n’a jamais réussi à faire le deuil de son frère et cela le hante. Alors, quand il se retrouve dans un milieu qui lui rappelle son petit frère, il pense l’y retrouver, pouvoir passer à l’étape suivante, avancer. Et comme pour Thierry, tout semble s’enchaîner de manière inexorable. Le voilà bien vite dépassé par les événements…

Presque vivants, c’est un roman qui porte parfaitement son nom : n’ayant jamais réussi à se forger comme ils l’auraient souhaité, Thierry et Maxime vivent une demi-vie, emprisonnés par leurs démons intérieurs. Leur histoire est dure, sans concession. Guillaume Favre, à travers ses mots, n’épargne ni ses personnages, ni ses lecteur·trice·s. Et c’est sans doute ce qui fait la force de ce puissant roman : il nous tient en haleine, nous renvoie aussi à ce qui nous hante. Avec Thierry et Maxime, nous voilà entraîné·e·s dans une chute à un rythme effréné. Et de nous demander ce qui pourra bien stopper tout cela…

Fabien Imhof

Référence :

Guillaume Favre, Presque vivants, éditions cousu mouche, Genève, 2019.

Photo : © Fabien Imhof

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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