La misère humaine, dans une violence inouïe

À la Comédie de Genève, Valentin Rossier porte à la scène les mots de Lucas et Claus, les frères jumeaux du Grand Cahier d’Agota Kristof. Le comédien évoque à travers eux la misère du monde, dans un récit qui ne laisse pas de place aux sentiments et à la subjectivité. Un texte d’une rare violence, pour un grand moment de théâtre.

Deux jumeaux, Lucas et Claus, sont confiés à leur grand-mère, une femme dure, sale et méchante, alors que la guerre fait rage à travers l’Europe. Durant leur enfance, ils enchaîneront des rencontres toutes plus atroces les unes que les autres, où les maîtres-mots seront violence, pédophilie, et même zoophilie. Rien ne leur sera épargné. Alors, ils décident d’endurcir leur corps et leur esprit à travers des exercices d’une brutalité sans borne. Ils consignent ensuite tout cela dans un grand cahier, où leur récit demeure purement factuel, sans aucun adjectif ni jugement de valeur. Un texte cru et direct qui raconte la misère et la violence dans laquelle ils ont grandi et que Valentin Rossier récite avec une justesse et une puissance qui nous ébranlent, une heure vingt durant.

Un être singulier au pluriel ?

Sur la scène, Valentin Rossier s’avance, seul. Pour tout décor, un micro sur pied, une pédale pour lancer la musique et des projecteurs. Tout le reste est sombre, comme ce qu’il s’apprête à nous raconter. Son récit se fait à la première personne, mais ce n’est pas le Je auquel on pourrait s’attendre. Non. Tout est dit en Nous, par les voix des deux frères qui, réunies, n’en forment plus qu’une. De chaque côté de la scène sont projetées des ombres : celle de Valentin Rossier, que l’on aperçoit à double ? Ou celles des deux frères eux-mêmes ? Rapidement, la question de la schizophrénie, de la dualité du narrateur se pose. Et s’il n’y avait en réalité qu’un enfant dans cette histoire, un enfant qui se serait inventé un frère pour faire face à ce qu’il endure ? La scénographie et le fait que Valentin Rossier porte seul ce récit sont en tout cas de bons indices quant à l’interprétation qu’il en propose. Et quand, ayant terminé son histoire sur la séparation des deux frères, il quitte finalement le plateau, laissant là les deux ombres, on y voit encore un symbole de tous ces moments sombres de l’enfance qu’il (ils ?) laisse derrière lui…

Sans jamais la dire explicitement, c’est une souffrance inimaginable qui nous est ainsi racontée.

Une violence cyclique

Le récit est entouré par une musique lancinante, bourdonnante, qui recommence entre chaque chapitre. Comme une douleur qui reste dans la tête et n’en sort jamais, toujours là, plus ou moins grande, ne laissant aucun répit aux protagonistes. Le fait qu’elle revienne en boucle fait écho à l’histoire : à chaque fois que la souffrance semble les laisser tranquilles, une nouvelle épreuve leur arrive en pleine face. On pourra ici évoquer le traitement infligé par la grand-mère qui les fait travailler plus que de raison tout en les insultant à longueur de journée, l’horrible passage auquel ils ont assisté mettant en scène la voisine Bec-de-lièvre et le chien – une scène qui dégoûte d’abord, avant qu’on éprouve une grande pitié pour elle – ou encore les divers viols qui jalonnent leur parcours. On ne saurait être exhaustif, tant ce qui leur arrive se tient au paroxysme de la barbarie humaine : viols, coups, insultes, même la mort, dans tout ce qu’elle a de plus violent, se présente sur leur chemin.

Et pourtant, tout ce qu’ils racontent dans leur grand cahier est dépourvu de sentiment, de jugement de valeurs. Des faits, des détails, et c’est tout. Si bien que l’on s’en figure l’intégralité, grâce à l’immense performance de Valentin Rossier, tout en sobriété. Se contentant de changer de ton lorsqu’il rapporte les paroles de l’un ou l’autre personnage, il laisse nos cerveaux faire le reste, sans jamais en rajouter. Cette distance apparente entre la manière de ce qui est raconté et le propos – autrement dit, entre le fond et la forme – ne fait que renforcer chez nous, public, ce sentiment d’atrocité, d’injustice. On a envie de hurler, de faire que cela s’arrête, de vomir même… Et pourtant. Pourtant, on continue d’écouter, on n’a pas envie que le récit s’arrête, sans doute parce qu’on est pendu aux lèvres du comédien et aux mots de l’autrice, ou parce qu’on a l’espoir, vain, qu’au milieu de toutes atrocités jaillira l’espoir, la lumière ? Il n’en sera rien. L’enfance des deux (ou du seul, selon la lecture qu’on décide d’en faire) protagonistes est brisée à tout jamais. Et on a alors qu’une seule envie : lire la suite de la Trilogie des jumeaux pour découvrir ce qui leur arrive dans La Preuve, puis dans Le Troisième Mensonge

Et à la fin, on applaudit, on ovationne un Valentin Rossier qui paraît véritablement affecté. Difficile de prendre en charge une telle histoire sans rien ressentir. En tout cas, il nous a tout donné à voir, sans bouger ou presque, simplement par ces mots récités. Et c’est à nous, ensuite, de repartir avec cette misère humaine inouïe, à laquelle on peine à croire. Un grand moment de théâtre, qui touche et fait réfléchir.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Le Grand Cahier, d’après Agota Kristof, du 4 au 9 octobre 2022 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Valentin Rossier

Avec Valentin Rossier

https://www.comedie.ch/fr/programme/spectacles/le-grand-cahier

Photos : © Carole Parodi

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *