Du punk postapocalyptique pour moderniser les mythes

Le foyer du Galpon accueille, en guise d’apéritif à ses Olympiades théâtrales, Moins de marbre que de béton, porté par le duo musical composé de Marie Brugière et Ulysses Alvarez. Dans Moins de marbre que de béton, ils content l’histoire de Jane, serveuse dans un pub, avec des rencontres qui ne sont pas sans rappeler certains mythes antiques…

Dans le foyer se dressent des enceintes, une basse et une grosse caisse, sur un tapis. Le public est assis autour des tables, une bière ou un verre de vin à la main. Et voici que Marie Brugière et Ulysses Alvarez arrivent, tels des rockstars, et se mettent à jouer : lui est à la basse, avec ses sons saturés, elle parle puis chante par-dessus. De temps à autre, la musique s’arrête, pour que la comédienne raconte les récits de Jane, serveuse dans un pub, et les personnages désenchantés qui gravitent autour d’elle, à Londres, dans un texte basé sur l’œuvre de Kate Tempest.

Un univers punk postapocalyptique

Le premier élément qui saute aux yeux, ce sont les costumes : le noir quelque peu futuriste n’est pas sans rappeler les méchants de certains films de science-fiction ou des artistes punk-gothiques. Le maquillage noir qui souligne les traits de leurs yeux, ajoutés aux coiffures qu’on pourrait qualifier de déjantées évoque aussi le mouvement né dans les années 60. Notons encore que les deux protagonistes débarquent avec leur canette de bière à la main, canette qu’ils ouvrent bruyamment devant le public, comme une petite provocation et pour montrer qu’ils ont des choses à revendiquer. Lorsque la musique commence, on se rend vite compte que le son de la basse est saturé, tout comme la voix d’Ulysses Alvarez, grâce aux effets du micro. Serait-on de retour sur les scènes underground des années 70 ? Il y a sans doute de cela, et c’est ce qu’on retrouve dans la voix de Marie Brugière, qui, telles les leaders féminines qui se sont développées à l’époque, déclame plus qu’elle ne chante, ajoutant encore à l’aspect revendicateur du spectacle.

Et puis il y a cette évocation des dieux du quotidien dans les chansons. Ils sont garagistes, serveuses, propriétaires de chats ou avocates… « Ils », ce sont tous les êtres humains, ceux en qui les espoirs se développent aujourd’hui, loin des dieux antiques. Les croyances traditionnelles sont ainsi mises à mal par ces « Nouveaux Anciens », de l’appellation qui revient très souvent dans les paroles de Marie Brugière et qui ne sont autres que le titre d’une œuvre de Kate Tempest.

Moderniser les mythes

Ces « Nouveaux Anciens » se nomment Kevin, Jane, Mary, Brian, Thomas ou encore Clive. Et leurs vies rappellent les héros des mythes. On citera Mary, la nouvelle Médée : elle aussi se voit abandonnée par le père de son enfant, qui lui en a préféré une autre. Si elle ne sombre pas dans la folie meurtrière qui a conduit Médée à tuer jusqu’à ses propres enfants, la colère que Mary développe n’aidera pas son enfant à se construire, après le départ du père. Ce groupe de jeunes personnes s’apparente également à la boîte de Pandore : à force d’accumuler les souffrances et les désillusions, tout pourrait sortir et exploser, répandant le malheur et la désolation sur la ville de Londres. Car ils ne sont bien sûr pas les seuls à vivre de telles douleurs. On évoquera encore la violence barbare que subit Jane, dans les récits de Marie Brugière à la fin du spectacle. Alors seule dans le pub avec les derniers clients qui ne veulent pas partir et ont plutôt envie de « s’amuser » avec elle, on comprend, sans qu’elle ne le dise, ce qui lui est arrivé. La violence des hommes qui s’en sont pris à elle n’a aucune limite, et s’éloigne de toute forme de civilisation, comme on le pensait des barbares de l’époque. Les mythes et croyances antiques ne sont pas si loin…

Les textes de Kate Tempest, qui résonnent dans la voix grave et intense de Marie Brugière, nous rappellent ainsi que les mécaniques propres aux mythes antiques existent toujours aujourd’hui. Si la magie est désormais moins présente, le désenchantement, la violence et la colère sont des sentiments qui se développent encore de nos jours, de manière différente. Des histoires puissantes, qui résonnent comme autant de coups de poing, et qui se couplent à la Cassandre hallucinée de Justine Ruchat, proposée en seconde partie de soirée, comme un pendant à ce premier spectacle. La folie humaine peut prendre différentes formes.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Moins de marbre que de béton, d’après Kate Tempest (suivi de Cassandre hallucinée, de Justine Ruchat), du 21 au 26 septembre au Théâtre du Galpon.

Direction artistique : Gabriel Alvarez

Avec Marie Brugière et Ulysses Alvarez

https://galpon.ch/saison/moins-de-marbre-que-de-beton-cassandre-hallucinee/

Photos : © Elisa Murcia Artengo

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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