La réalité s’affronte ici-bas dans After Love

Une femme apprend la double vie de son mari au lendemain de son décès. Évitant avantageusement les poncifs habituels sur l’adultère, c’est à un deuil peu commun qu’Aleem Khan nous convoque dans After Love, un premier long-métrage remarquable, dont la réussite doit autant à ses interprètes qu’à la qualité de son scénario.

À Douvres, au sud de l’Angleterre, Mary Hussein (Joanna Scanlan), femme au foyer dans la soixantaine, s’apprête à porter le deuil de son époux Ahmed, capitaine dans la marine anglaise. Mais voilà qu’une série de messages dans le téléphone du défunt révèle la présence d’une autre femme, de l’autre côté de la Manche, à Calais.
Las du cliché éculé du marin avec une femme dans chaque port, on craint d’abord que le film ne prenne une direction attendue.
Au lieu de ça, Khan choisit très vite de ne pas orienter son spectateur vers un quelconque jugement moral. Sans chercher à excuser le mari volage, ce sont les raisons ayant amené cet homme à mener une double vie qu’il interroge. Et le film a ça de particulier que l’homme en question n’étant plus là pour s’en expliquer, c’est sa veuve qui mènera l’enquête. Ainsi dit, l’histoire prendrait presque des airs de polar, on n’en sera pas loin par moments. N’entendant pas s’abandonner à la tristesse et à la colère avant d’avoir obtenu des explications, Mary ne tardera pas avant d’embarquer à bord d’un ferry pour traverser la Manche et rencontrer cette autre femme…

Faire parler les éléments

La scène de la traversée est probablement une des plus intéressantes du point de vue de la mise en scène. Et sûrement la plus symbolique. Comme pour illustrer un désarroi que Mary ne peut pas exprimer à un mari désormais plus là pour l’entendre, Khan se sert largement des éléments naturels extérieurs, tels que le vent et le ressac bruyant des vagues, faisant de la traversée une métaphore de la tension interne de Mary. Un pan de falaise s’effondre à l’approche des côtes anglaises ? Sans doute pour la prévenir du danger imminent à débarquer. Un plan serré sur son visage tétanisé achève de donner le ton. Cette ambiance menaçante, quoi qu’un peu caricaturale a l’intensité du langage des tripes.
Faire parler le décor au lieu des personnages n’a rien d’inhabituel.
D’aucun se souviendront de Hope Gap (2019), un drame anglais dans lequel l’adultère et les non-dits étaient, là aussi, largement imagés par de spectaculaires paysages de falaises battues par les vagues. Dans Seule la Terre (2017), pour rester sur sol britannique, le ciel s’assombrissait à mesure que deux hommes s’empêchaient de vivre leur amour au plein jour.
Le pendant des éléments qui se déchaînent, c’est évidemment le calme plat qui règne avant ou après. Et Khan ne fait pas l’impasse sur ce contraste. Sitôt débarqués du ferry, le temps semble s’être arrêté. Un plan fixe sur une rue déserte et rien ne bouge. Au loin un phare qui ne semble pas avoir repéré de tempête. Comme pour indiquer qu’à Calais, on ne sait encore rien de la rencontre imminente…

Un casting contrasté

Pour incarner cette femme aimante au point d’épouser la religion de son mari, le réalisateur anglo-pakistanais fait un choix audacieux et juste avec la britannique Joanna Scanlan. Très expressive, son jeu non-verbal comble parfaitement le minimalisme des dialogues. Plutôt habituée des comédies, elle est ici dans un magnifique contre-emploi, comme l’avait été son compatriote Ricky Gervais dans la série dramatique After Life (2019), rappelant au passage que les comédiens abonnés au registre comique ne sont pas les derniers lorsqu’il s’agit de puiser dans des émotions plus sombres.
Pour lui donner la réplique, il fallait une répondante de taille. C’est la non moins talentueuse française Nathalie Richard, (étonnamment confidentielle malgré une longue filmographie) qui endosse le rôle complexe de la femme de l’ombre, farouchement indépendante mais pleine de contradictions.
Alors qu’on pourrait difficilement imaginer deux caractères et deux physiques plus opposés, le réalisateur se sert habilement de la complémentarité de ses personnages pour faire avancer l’enquête.
Mais à mesure que les motivations d’Ahmed se feront plus claires, ce sera finalement leur propre identité et leurs choix de vie que les deux femmes interrogeront et remettront en question.

Finement écrit, le film est aussi très bien rythmé, notamment dans le séquencement des phases de deuil, chronologiquement différentes chez les deux femmes et que Khan parvient à convoquer dans un enchaînement réaliste.
Le point fort de ce film est qu’il ne juge pas, préférant interroger que punir.
Il n’en repose pas moins sur des charbons ardents et doit se consumer de et à l’intérieur, un jour de forte bise.

Valentine Matter

Référence :

After Love, de Aleem Khan, avec Joanna Scanlan, Nathalie Richard, Talid Ariss,… 89 minutes. (Sortie en salles le 29 septembre 2021)

Photos : https://www.cineimage.ch/film/afterlove/lbox_ver_artw_1.html(banner)

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https://www.cineimage.ch/film/afterlove/lbox_hor_scen_3.html(inner 2)

Valentine Matter

Cinéphile éprise du genre documentaire, Valentine n’en apprécie pas moins la fiction et ne résiste certainement pas aux comédies grinçantes. Sa formation de psychologue entre plus volontiers en résonance avec les personnages lorsqu’ils sont complexes et évolutifs.

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