José Saramago, l’artiste au travail (1/2)

Un regard sur le monde, l’anthologie fragmentaire posthume de José Saramago, offre une plongée saisissante dans la psyché de l’écrivain portugais. Entre poésie, journaux intimes et considérations littéraires, il permet surtout d’appréhender l’œuvre du Nobel 1998 dans son entièreté.

De José Saramago (1922-2010), on ne retient souvent que quelques généralités : l’écrivain révélé sur le tard (à 60 ans), la radicalité stylistique, le prix Nobel de littérature qu’il offre pour la première fois au Portugal… si tout cela est vrai, c’est également réducteur pour ce géant des Lettres lusitaniennes.

Et si la forme fragmentaire de cet essai anthologique peut tout d’abord rebuter (comment approfondir la connaissance de l’auteur avec seulement 13 courts poèmes ou quelques aphorismes sur le monde et la littérature ?), Un regard sur le monde en retire au final sa force, celle d’une œuvre vivante, en mouvement constant, qu’on lirait presque en train de se faire. Bref, un work in progress mêlé de masterclass pour tous les apprentis écrivains, ou pour ceux en tout cas qui s’intéressent à la littérature.

Car de littérature, il en est beaucoup question dans ce livre. De style, notamment : Saramago décrit avec ironie « la syntaxe chaotique, l’absence de point final, l’élimination obsessive des paragraphes, l’emploi erratique des virgules et, péché sans rémission, l’abolition intentionnelle et diabolique de la lettre majuscule », autant d’éléments qui caractérisent son écriture (Les Intermittences de la mort, p. 125). De fait, l’absence de ponctuation (en réalité limitée aux seuls points et virgules) en devient presque anecdotique, comme de résumer Michel Butor au seul vouvoiement de La Modification. Alors que Saramago (de même que Butor, d’ailleurs) est bien davantage que cela.

« La peinture, elle, n’est rien d’autre que de la littérature fabriquée avec des pinceaux, J’espère que vous n’oubliez pas que l’humanité a commencé à peindre bien avant de savoir écrire, vous connaissez le dicton, si tu n’as pas de chien, chasse avec ton chat, en d’autres termes, qui ne peut écrire peint ou dessine, comme font les enfants, Ce que vous voulez dire, en quelque sorte, c’est que la littérature existait avant d’être née. » (« Le radeau de pierres », p. 238-239)

José Saramago est un écrivain qui n’aurait jamais dû écrire. Né en 1922 dans une famille de paysans analphabètes, il apprend le métier de mécanicien-serrurier, qu’il exercera entre autres emplois. Mais c’est aussi un lecteur invétéré qui passe ses soirées à la bibliothèque et s’essaie à écrire un roman, Terre du péché (1947), qui passera inaperçu. Son deuxième roman, Manuel de peinture et de calligraphie, ne sortira que 30 ans plus tard. Entre temps, Saramago travaille dans une maison d’édition, dirige le supplément littéraire du journal Diáro de Lisboa, puis devient directeur adjoint du Diáro de noticias (proche de la dictature) dont il est renvoyé après la révolution des Œillets (parce qu’il était trop proche du pouvoir, justement).

Mais c’est aussi une chance car José Saramago se donne, enfin, la possibilité de vivre de l’écriture, en allant notamment au contact des gens pour en tirer la substance de son premier chef-d’œuvre, Relevé de terre sur une coopérative agricole, en 1980. « La meilleure chose qui me soit arrivée, c’est d’avoir une vie suffisamment longue pour que ce qui devait advenir finisse par advenir. » (p. 192) Un parcours littéraire se dessine alors, qui explore poésie, essai, nouvelle, chronique, conte, théâtre… À l’approche de la soixantaine, José Saramago a eu une vie riche et c’est cette richesse qui nourrit son œuvre d’écrivain. Il publie alors Pérégrinations portugaises, à l’architecture complexe liant autobiographie, histoire et roman, Le dieu manchot en 1982 qui lui apporte une reconnaissance internationale, avant L’Évangile selon Jésus-Christ et sa polémique[1], L’Aveuglement, Tous les noms et le prix Nobel de littérature en 1998.

On apprend également énormément de choses sur sa conception de la littérature dans Regard sur le monde, à travers la reproduction des Journaux qu’a écrits José Saramago entre 1993 et 1988. Notamment sur l’origine des titres de ses livres : ainsi, L’Année de la mort de Ricardo Reis lui est venu à Berlin, comme « tombé du plafond » alors qu’il s’effondrait sur son lit d’hôtel après une journée éreintante ; L’Évangile selon Jésus-Christ, d’une illusion d’optique devant un kiosque à journaux (« si je n’avais pas été myope, ce livre n’existerait probablement pas », p. 196) ; Tous les noms, du travail de documentation qu’il a fait pour retrouver des traces de son frère mort à l’âge de deux ans… quant à L’Aveuglement, davantage que le concept (un roman sans noms dans lequel les personnages ne sont identifiés que par leur profession), c’est sur sa genèse que Saramago nous renseigne. L’auteur ne triche pas (dans ce sens, il n’a pas écrit ses journaux en se donnant le beau rôle, supposant une publication) et couche sur le papier ses doutes de ne pas parvenir à écrire ce roman tel qu’il l’a en tête. Surtout, c’est le processus créatif de ce roman qui est le plus surprenant : rédiger le début en hésitant, sans cap ni style bien établi, relire, réécrire et corriger le premier chapitre jusqu’à arriver à satisfaction et, donc, à la possibilité de poursuivre.

« Dans mon roman L’Aveuglement, j’ai essayé, en recourant à l’allégorie, de dire au lecteur que la vie que nous vivons n’est pas régie par la rationalité, que nous faisons usage de la raison contre la raison, contre la vie elle-même. […] J’ai essayé de dire que notre raison se comporte comme une raison aveugle qui ne sait pas où elle va et ne veut pas le savoir. J’ai essayé de dire qu’il nous reste un long chemin à parcourir avant de parvenir à être authentiquement humains et que je ne crois pas que la direction que nous avons prise soit la bonne. » (p. 132)

Des poèmes, des journaux, des extraits de conférences ou des articles, et même le Discours de réception du prix Nobel de littérature, on trouve tout cela dans Un regard sur le monde mais, bien davantage, on trouve surtout l’essence même de l’écrivain à l’œuvre.

Bertrand Durovray

Référence : Un regard sur le monde, de José Saramago, traduit du portugais par Dominique Nédellec. Anthologie, éditions du Seuil, 2020. 347 pages.

Photos : © DR (montage : Bertrand Durovray)

[1] « La principale de ces réactions, parmi les plus pacifiques malgré tout, a consisté à avancer que l’auteur de L’Évangile, n’étant pas croyant, n’avait pas le droit d’écrire sur Jésus. Indépendamment du droit fondamental de tout écrivain d’écrire sur n’importe quel sujet, il se trouve en l’occurrence que l’auteur de L’Évangile selon Jésus-Christ s’est contenté, tout bien considéré, d’écrire sur quelque chose qui le concerne et le touche directement. » (p. 254)

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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