Éloge de la bonté ?

S’inspirant des écrits de Vassili Grossman, la Cie STT se questionne sur la bonté, à travers sept personnages qui déambulent dans un mystérieux espace. Delphine Lanza et Dorian Rossel mettent en scène Madone, au Théâtre Forum Meyrin jusqu’au 29 septembre.

Dans un décor oppressant fait de ruines de de liège brut noir – donc recyclable et réutilisable pour la représentation suivante ! – sept personnages errent. Tour à tour, ils prennent la parole, sans que l’on sache d’où elle vienne, et interprètent de courtes scènes et autres monologues sur la thématique de la bienveillance. Mêlant des extraits de textes divers et variés, Madone s’inspire de la rencontre entre Vassili Grossman et la Madone Sixtine de Raphaël. Impressionné par ce que dégage le tableau, l’écrivain soviétique écrit Vie et destin, dans lequel il parle de l’être humain comme d’un être libre malgré les forces qui l’oppriment. C’est cette fresque historique que retranscrit la Cie STT sur la scène du Forum Meyrin, avec pour seul fil conducteur cette peinture de l’artiste italien.

Une parole venue de nulle part

Dans ce qui pourrait être une ruine, une zone de transit, une galerie souterraine ou encore un terrain vague, la parole survient de temps à autre de l’un.e des comédien.ne.s. Comment lui est-elle venue ? On n’en sait trop rien. L’avait-il.elle en lui.elle depuis toujours ? Revient-elle comme une réminiscence du passé ? L’important n’est pas de savoir d’où vient cette parole, mais où elle va. Les saynètes surgissent, sans véritable rapport les unes avec les autres, si ce n’est la bonté et quelques phrases qui reviennent comme un leitmotiv. Il y a évidemment, l’histoire de cette Madone, passée d’une église de Plaisance à un musée à Dresde, jusqu’à atterrir à Moscou. De tout temps, elle a fasciné, par ce qu’elle dégage. Si l’écrivain a été bouleversé par ce qu’il a vu dans ce tableau, les personnages ont ressenti des émotions similaires, durant leurs diverses expériences. Il y a celle qui découvre des poèmes exprimant parfaitement ce qu’elle ressent au moment de la lecture, ou encore ces deux hommes qui miment des oiseaux et marquent profondément leurs comparses, devenus spectateurs quelques instants.

Ces moments paraissent a priori totalement indépendants les uns des autres. Ils ne sont reliés que par la présence des mêmes sept personnes dans ce lieu à ce moment. En tant que spectateur, on est d’abord dérouté par l’absence de narration. S’il est donc difficile de décrire et de raconter précisément ce qui se passe sur scène, on retient surtout les valeurs et les émotions qui sont transmises au public. Dans Madone, c’est la bienveillance entre les êtres, caractéristique de la bonté, qui se met en scène à travers les saynètes qui s’enchaînent. Si bien que, petit à petit, des ouvertures se font dans ce décor qui paraissait infranchissable au début. De la première sont tirés des objets : pompe à eau, bidon, lampe… Ils serviront d’accessoires pour la suite. Puis, tout s’enchaîne : de l’eau jaillit de divers endroits, des éléments de paroi tombent, laissant distinguer les plantes qui se trouvent au-delà de la pièce, des masques à oxygènes tombent du plafond comme dans un avion…

Un retour à la vie

On entrevoit dès lors un nouveau monde, qui peut éclore grâce à la bonté des personnages. Celui qui semblait mort et avait été enseveli sous les gravats, provoquant une immense tristesse chez ses comparses, revient à la vie. Les habits, colorés mais devenus sales, sont rendus blancs aux personnages, comme pour un nouveau départ. Plutôt qu’à une narration qui nous enfermerait, c’est donc plutôt à une ouverture métaphorique que l’on assite. C’est grâce aux valeurs véhiculées sur scène que les personnages parviennent à se sortir de l’espace où ils se trouvaient et, par là-même, de leur condition. Une renaissance à partir des ruines du passé, avec des valeurs plus humaines. Le parallèle avec la Madone est alors de plus en plus limpide : oubliée après avoir été cachée durant la Seconde Guerre mondiale, elle est retrouvée et exposée dans un musée soviétique, où elle provoquera une réaction forte chez Vassili Grossman, changeant sa vision du monde. Comme un retour à la vie, en somme.

Voilà peut-être le message que je retiens de Madone : si nos excès nous conduisent à la ruine, la solution est sans doute en nous. À nous de retrouver la bonté qui se cache au fond de nos êtres pour donner, recevoir et rendre. Le théâtre a ce pouvoir subversif de développer notre imaginaire, il ne tient qu’à nous de transmettre ce pouvoir au monde.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Madone, d’après Vie et destin de Vassili Grossman, adapté par Deplhine Lanza et Dorian Rossel, du 23 au 29 septembre 2020 au Théâtre Forum Meyrin.

Mise en scène : Delphine Lanza et Dorian Rossel

Avec Antonio Buil, Alenka Chenuz, Fabien Coquil, Giulia Crescenzi, Mimi Jeong, Delphine Lanza, Roberto Molo

https://www.forum-meyrin.ch/spectacle/madone

Photos : © Carole Parodi

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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