Les réverbères : arts vivants

Et Tartuffe ? – Il se porte à merveille

Et Tartuffe ? – Il se porte à merveille.[1]

Tartuffe, l’ultime création de l’extraordinaire Jean Liermier à Carouge est une leçon théâtrale éblouissante et jouissive. L’impressionnante sobriété de la dramaturgie sublime la performance d’une troupe dans laquelle chaque actrice et acteur a son heure de gloire, extraordinairement servi-e par la fulgurance intemporelle du texte de Molière. Une déclaration d’amour au théâtre et à celles et ceux qui le font, hier, aujourd’hui et demain.

Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme[2]. Tout le monde connaît le pitch : Maître en sa maison, l’honnête et crédule Orgon est fasciné par la rhétorique de l’opportuniste Tartuffe qui le mène en bateau pour lui soutirer sa femme, sa fille et sa fortune. Bien qu’il soit pris en flagrant délit d’abus, le faux dévot parvient à ses fins mais, alors que la famille d’Orgon a tout perdu, il est rattrapé par la clairvoyance quasi-divine du Prince qui le condamne et permet une fin morale à l’histoire. Tout cela écrit en alexandrins il y a plus de 360 ans par un orfèvre des mots nommé Jean-Baptiste Poquelin, gloire à lui.

Dans la grande salle de Carouge, force est de constater qu’il ne reste plus un fauteuil de libre. La liste d’attente est déjà ouverte jusqu’à la dernière représentation. Cela démontre si besoin est l’attractivité du cocktail proposé : Molière – Liermier – Privat… Comment résister ? D’autant plus que ce trio de proue préfigure un équipage de haute voltige du premier au dernier matelot de cette saisissante frégate artistique. C’est ainsi que le soussigné a essayé d’écrire, au-delà d’une critique, une déclaration d’amour à tous ces camarades « derrière, sous et sur le pont des plateaux » qui œuvrent, maillons indispensables, à tenir l’héritage de la grande chaîne moliéresque qui pense et panse nos existences.

A tout seigneur tout honneur, cette traversée parmi les valeurs, vertus et sentiments des humains est orchestrée par un corsaire théâtral de haut vol : Jean « Bart » Liermier. Directeur du vaisseau amiral carougeois depuis des lustres (2008), hyper-créatif metteur en scène de plus d’une vingtaine de spectacles, zébulon charismatique dans l’accueil du public, il aura marqué l’institution à l’image de ses illustres prédécesseurs (François Simon, Maurice Aufair, Guillaume Chenevière, Georges Wod et François Rochaix) en proposant une ligne classique et contemporaine et en accompagnant la reconstruction de la salle historique. Cet ultime direction d’acteurices sur Tartuffe est une démonstration magistrale (si besoin était encore) de tout son métier. Puisse cet humble distique dire notre reconnaissance :

« Son art mène le jeu des passions et des cœurs,
Et la scène rayonne au triomphe des acteurs. »

Poursuivons avec le second capitaine de ce fameux navire : Gilles Privat. Le rôle du veuf Orgon lui va comme un gant. Que dire qui n’a pas déjà été dit sur cet immense acteur formé à Paris et qui fait le bonheur des scènes romandes et alentours depuis des décennies ? La justesse protestante de son jeu met en valeur chaque intention. Un seul haussement de ses sourcils suffit à déclencher le rire. Profond et fantaisiste, honnête et burlesque, gauche et pantomime, précis et poétique, les qualificatifs de son jeu se bousculent au portillon du génie. Nous pourrions oser lui écrire :

« Chez lui l’ombre et le rire avancent main dans main,
Et le grave s’éclaire d’un sourire enfantin. »

Passons d’un surdoué à l’autre pour se prendre une double claque avec le timonier Philippe Gouin. D’abord aux saluts, lorsqu’on se rend compte qu’en plus d’avoir été un Tartuffe spectaculaire, il a campé de manière bluffante le rôle de la vieille Pernelle, mère d’Orgon. Sa capacité caméléonesque de passer d’un profil de jeu à un autre démontre toute l’étendue de son talent. Il nous offre donc en parallèle un faux dévot original, très à l’aise dans son corps, cabotin à loisir et rythmant parfois les alexandrins à la limite du slam. Et comment ne pas penser au fondateur déchu de la communauté d’Emmaüs tant la silhouette, la bure, les lunettes, la petite barbe et l’hypocrisie portée en art suprême font écho à ce triste sire ? Ce qui donnerait :

« Son corps se fait masque et son verbe se déguise,
Et l’art de se changer sous nos yeux nous ravise. »

Après ce panégyrique forcément genré car Momo[3] était quand même le produit de son époque, prolongeons l’éloge avec Dorine, celle qui aurait aisément pu être officière chirurgienne sur notre goélette tant elle prend soin des un-es et des autres sans craindre de dénoncer tant les inepties patriarcales que les hypocrisies religieuses. Servante de Mariane, la fille d’Orgon, c’est un personnage clé de la mécanique comique. Lucide, libre, effrontée, insolente, elle est la voix du bon sens populaire. C’est l’immense Muriel Mayette-Holtz, sociétaire de la Comédie française et actuelle directrice du Théâtre national de Nice qui, grâce à sa maîtrise du vers et de la diction, sublime l’émancipation de Dorine. Actrice totale, travaillant l’intelligence des grands textes, elle investit son rôle avec l’importance et la force d’une féministe avant-gardiste. Grâce à elle, la leçon bat son plein :

« Sa parole bondit, vive et malicieuse,
Et la vérité rit sous sa langue joueuse. »

Tressons ensuite louanges à la comédienne « quartier-maître » qui joue le rôle d’Elmire, la seconde femme d’Orgon. On le sait, c’est véritablement elle qui est à la manœuvre et qui va mettre à jour l’ignominie de Tartuffe dans la fameuse scène de la table. A noter que ce moment iconique de la comédie théâtrale nous a surpris dans son traitement puisqu’Orgon disparait complétement derrière la nappe, nous empêchant de profiter de ses mimiques à l’écoute des avances sexuelles appuyées que Tartuffe fait à sa femme. Pour revenir à Elmire, lucide, stratège, intelligente et forte, donner ce rôle à Christine Vouilloz est un choix des plus judicieux tant sa présence scénique, son autorité naturelle et sa finesse de jeu sans emphase touchent juste. Nous pourrions lui avouer :

« En son calme assuré tout le plateau respire,
Et Tartuffe se perd dans les filets d’Elmire. »

Le reste de l’équipage, certes moins capé mais tout aussi talentueux, a aussi fière allure. Pensons au maître-coq Cléante, souvent discret mais essentiel. Frère d’Elmire, il incarne une certaine idée de la droiture bien difficile à défendre dans ce monde de prédateurs (peut-être est-ce pour cela que lui comme nous buvons parfois un peu trop…) La touchante humanité du rôle sied à merveille à Gaspard Boesch, figure familière du théâtre romand dans des répertoires très variés et des productions collectives plus attachées à l’équilibre de la troupe qu’aux effets individuels[4]. Ainsi :

« En Cléante, Gaspard fait parler la raison,
Et d’une douce ironie éclaire la maison. »

Quant au gabier Valère, il virevolte de révolte sur le pont scénique où s’affairent les matelots. Amoureux de Mariane, il incarne une jeunesse sincère et combattive contre le vieux monde de la société d’ordres. Le jeune comédien Raphaël Archinard met toute sa générosité dans ce combat qui verra naître la démocratie. Ceci est d’autant plus intéressant que le même acteur incarne en contre-point un M. Loyal très réussi faisant allégeance à l’autoritarisme glacial et arbitraire de l’époque. Ce double-emploi mérite d’être salué avec un distique pour le moins original :

« Raphaël comme Valère ont le cœur sans détour ;
Mais Loyal, sous ces traits, vient glacer la cour. »

Les deux mousses restants, Mariane et Damis, combattent chacun-e à leur manière l’aveuglement paternel. Elle, promise à Valère, se voit contrainte par Orgon d’épouser Tartuffe. Docile et douce de nature, elle aurait presque tendance à se résigner là où son frère s’indigne avec force, impatience et gourdin en main. Bénedicte Amsler Denogent et Raphaël Vachoux, qu’on avait déjà apprécié précédemment[5], contribuent aussi de belle manière à l’excellence du cap tenu par toute la troupe d’un bout à l’autre du voyage :

« Mariane et Damis, deux moussaillons pleins d’ardeur,
Sous les traits de Bénédicte et Raphaël prennent cœur ;
Et dans le vent subtil de leur jeu gonflant les voiles,
La frégate du rire met le cap sur les étoiles. »

Oui, à l’issue de la traversée, les étoiles sont partout. D’abord sur scène avec tous ces talents. Mais aussi en coulisses avec les autres essentiels de l’ombre qui œuvrent sans relâche pour que le navire file au mieux. Et – parce que ce théâtre est un miracle – d’autres étoiles emplissent à l’évidence les yeux et le cœur du public :

« Sous ces vers retrouvés le théâtre s’embrase,
Et la joie d’applaudir gagne alors toute la salle.
Les rires et les mots voguent encor dans la nuit,
Et chacun en sort riche d’un bonheur inouï.
Car lorsque sur le bois d’un plateau l’âme s’éclaire,
Le monde est moins obscur — et la vie plus légère. »

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Tartuffe, de Molière, au Théâtre de Carouge du 2 mars au 3 avril 2026.

Mise en scène : Jean Liermier

Avec Bénédicte Amsler Denogent, Raphaël Archinard, Gaspard Boesch, Philippe Gouin, Muriel Mayette-Holtz, Gilles Privat, Raphaël Vachoux et Christine Vouilloz

Photos : © Carole Parodi

[1] Acte I, scène 4

[2] Acte II, scène 3

[3] Clin d’œil à Ahmed Belbachir et son spectacle « Mon Molière »

[4] Voir à ce propos la trajectoire du Théâtre Confiture dont Gaspard est co-fondateur.

[5] Elle a joué le rôle de Josette dans Le Père Noël est une benne à ordures de Guillaume Poix mis en scène par Manon Krüttli. Il a joué le rôle d’Ulysse dans Odyssée, dernier chant de Jean-Pierre Siméon mis en scène par Cédric Dorier.

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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