Hen : du cabaret LGBTQI+ qui décoiffe, au TMG !

Au TMG, l’ouverture de saison a été explosive ! Paillettes, glamour trash et grande gueule : le cabaret déjanté de Hen a débarqué sur les planches, bousculant les codes et les habitudes. Son crédo ? Questionner l’identité et le genre, chercher l’utopie… en trois mots : vivre sa vie. On aime !

Face au public, l’espace se divise en deux parties : la scène habituelle, où, sagement posés, attendent des instruments de musique (violoncelle, batterie, clavier, vibraphone) – et une autre plus petite, créée pour l’occasion et entourée de néons colorés. Dans la pénombre et la fumée, les musiciens (Guillaume Bongiraud au violoncelle, Cyrille Froger à la percussion et au clavier) se mettent en place. Les premières notes… et que le spectacle commence !

Marionnette & Genre

Avant d’apparaître, Hen se fait désirer – c’est que la star, toute marionnette qu’elle soit, aime faire languir son public. Derrière un voile opaque, elle flotte, corps indécis qui chante et demande à être aimé « pour moi-même et non pour mes ornements ». Corps féminin, corps masculin ? Un peu des deux… ou plutôt, aucun des deux, comme nous le démontre Hen en apparaissant soudain ! Son prénom même, qui se prononce heun, suggère cette indécision, puisqu’il est issu du pronom suédois « hen » que l’on applique indifféremment aux deux sexes. Hen est donc un être multiforme, au crâne rasé à l’exception d’une longue queue de cheval, aux seins provoquants et aux lèvres pulpeuses… ou au torse bien découpé et subitement très masculin. Verge ou vagin, tout dépend des numéros, dans ce cabaret décalé où Hen entend nous entraîner. « Je glisse d’il en elle, je glisse d’elle en il », chante la marionnette. Poésie et indécision font partie intégrante du spectacle, car rien ne peut définir Hen, si ce n’est l’utopie d’une identité rêvée, multiforme, que la marionnette se construit au fur et à mesure de la pièce. D’ailes en île, d’il en elle, où se trouve-t-on vraiment ? Nulle part et partout, en somme.

Mais la grande force de Hen, son originalité, va plus loin que cette bousculade des codes. En construisant ce personnage attachant qui se permet de tout être et de tout dire, Johanny Bert joue surtout avec l’art même de la marionnette. Car Hen, c’est une marionnette qui est consciente de n’être qu’un pantin… et qui n’hésite pas à le verbaliser franchement ! Ce qui lui permet l’accès à tous les excès – tout en nous faisant réfléchir à nos propres fonctionnements d’Homo pas si sapiens que ça : « Si j’étais un vrai être humain dans la rue, je ne tiendrais pas deux minutes », énonce avec vérité Hen. Et d’égrainer la liste des exactions commises envers la communauté LGBTQI+, le rôle que la religion peut jouer dans ces situations d’intolérance, ou encore le témoignage de « l’admirable inconnue » qui n’a rien contre les homos mais trouve ça contre-nature quand même… « Vous m’acceptez moi sur une scène… pourquoi pas les autres dans la rue ? », semble nous dire Hen, alternant humour et douceur, virulence et militantisme. Applaudissements dans la salle : visiblement le public du TMG est convaincu !

Marionnette, Technique & Cabaret

En plus de porter un message politique fort, mais sans pesanteur, Hen présente une prouesse technique impressionnante. De grande taille, la marionnette utilise la technique du bunraku : deux marionnettistes (Johanny Bert et Antony Diaz) en animent chaque partie, la moindre articulation, la moindre expression. Tout de noir vêtus (un peu à la manière d’apiculteurs de la nuit), ils suivent Hen comme deux ombres… ce qui amuse la diva, qui offre de nombreux commentaires métadiscursifs sur son statut de marionnette : « J’ai engagé deux gardes du corps, ils me suivent partout, ils sont vraiment efficaces. » En raison de son identité utopique, Hen alterne les corps et les tenues : de plantureuse, la marionnette devient musclée et plate, arbore des myriades de seins ou un pénis démesuré à mesure qu’elle fustige la bien-pensance mal-placée et la moralité qui étouffe, avant de s’offrir une queue de sirène. Certaines de ses facettes n’apparaissent que très peu de temps sur scène ; on peut d’autant plus saluer le travail de conception minutieux d’Eduardo Felix qui a conçu l’ensemble des corps de Hen.

Il faut, enfin, signaler la composante « cabaret » de la pièce, car Hen n’a pas d’autre fil rouge que celui du tour de chant – politique et engagé, certes, mais avant tout musical. Les numéros se succèdent et ne se ressemblent pas, avec des tenues toujours plus délirantes, des rythmes entraînants ou des moments plus apaisés : c’est une véritable revue LGBTQI+ qui nous emporte avec elle ! À l’instar de Hen, qui joue sur les formes identitaires multiples, les textes s’emparent de la matérialité de la langue pour la modeler, se construire sur les doubles, les triples, les contre-sens, dans une torsion des mots poétique, ludique et comique. Grâce à Johanny Bert (qui, en plus d’animer une partie de la marionnette, lui prête sa voix), Hen chante ses envies, ses désirs, ses rêves et ses espoirs, à grand renfort de formules chocs qui font rire et réfléchir – on retiendra le très trash mais jouissif « Bois mes règles »… Mention spéciale, également, pour les jeux de mots très nombreux (« Autant en emporte le gland », « Tous les trous sont permis », « À prendre ou à lécher ») et la reprise hilarante de Tata Yoyo. Un moment préféré, pour finir ? L’histoire d’amour racontée par Hen devant un rideau de fils rouges, où deux amantes se retrouvent, à trois âges différents de l’amour. « Je prends plaisir en tout de toi… »

En tout cas, du plaisir, on en a pris au TMG, lors de cette pièce d’ouverture de saison ! Bon vent à toi, Hen, qui va poursuivre ta tournée… et si tu me lis, n’hésite pas à nous donner de tes nouvelles lors de la suite de tes aventures !

Magali Bossi

Infos pratiques :

Hen, du 8 au 10 octobre 2021 au Théâtre de Marionnettes de Genève.

Mise en scène : Johanny Bert (également à la conception), avec la collaboration de Cécile Vitrant

Avec Johanny Bert (manipulation marionnette et voix) et Anthony Diaz (manipulation marionnette), Guillaume Bongiraud (violoncelle) et Cyrille Froger (percussion).

https://www.marionnettes.ch/spectacle/253/hen

Pour en savoir plus sur Hen : https://www.youtube.com/watch?v=SAkiEoac_pY

Photos : © Christophe Raynau

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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