Les réverbères : arts vivants

Henry IV au cœur des luttes de pouvoir

Aux Scènes du Grütli, Eric Devanthéry propose une nouvelle traduction de l’épopée shakespearienne, où passé et contemporanéité résonnent, dans des choix résolument rock, et une grande attention portée à tous les signifiants. Ou quand le théâtre devient mise en abîme du pouvoir… et vice-versa. Un spectacle flamboyant, à voir jusqu’au 9 mai, puis en tournée romande.

En entrant dans la salle, avant le début de la représentation, nous faisons face à l’imposant décor imaginé par Lucie Meyer, assistée par Charlotte Nicolas, et construit par les Ateliers du Lignon. Face à nous, donc, la façade d’un château. À l’avant-scène, quatre tables sont présentes : nues à jardin, dressées avec tout le faste qu’il faut à cour. Un peu partout autour on retrouve différentes statues d’animaux, des stèles… On le comprend vite, c’est ici que tout va se jouer, l’espace représentant à la fois la cour du château, l’auberge où Falstaff fomente ses petites affaites, le champ de bataille duquel certains ne se relèveront pas…

Mais revenons-en à cette histoire complexe : Henry Bolingbroke est devenu le roi Henry IV, après la déposition de Richard II, dans des circonstances étranges. Tout cela nous est raconté dans un flashback qui illustre la légitimité bancale du nouveau souverain. Trois camps sont représentés : le roi et sa cour ; la rébellion menée par la famille Percy ; et les bas-fonds où le prince Hal vit une vie de débauche aux côtés du fantasque Falstaff. Dans cette œuvre, de nombreuses thématiques liées au pouvoir sont abordées : le manque de légitimité du roi, et la menace ainsi entraînée auprès de ceux qui l’ont soutenu mais s’estiment trahis et lésés ; le dilemme de l’héritier Hal, qui semble peu intéressé aux affaires du royaume, mais doit faire face à ses responsabilité… Il est donc question, dans Henry IV, de la légitimité du pouvoir, d’honneur, mais aussi des responsabilités qui rattrapent, tôt ou tard, les envies irrépressibles de la jeunesse. Tout cela nus est raconté dans une impressionnante fresque, imaginée par Shakespeare, traduite et mise en scène par Eric Devanthéry, pour 3h de spectacle – plus un entracte – et huit brillant-es acteur/trices. Le tout soutenu par des incursions de vidéo, un décor grandiose, des costumes qui en disent bien plus qu’il n’y paraît, et des passages musicaux chantés qui prennent aux tripes. Un mélange de tragique et d’humour parfaitement dosé pour un grand moment de théâtre.

Un visuel au service du propos

Nous avons déjà évoqué le décor imposant. Nous ne serions pas complets sans en évoquer toute la complexité. Car le château, dont la façade est réalisée à l’échelle sur le plateau, est aussi reproduit dans différentes tailles, selon ce qu’on veut raconter : on l’aperçoit à l’intérieur d’un verre de vin, comme si le pouvoir s’y noyait ; Hal (Rachel Gordy) grimpe dessus comme s’il s’agissait d’une maison de poupée, comme pour affirmer son retour aux affaires ; il tient aussi dans une sorte d’aquarium, où l’utilisation de la vidéo est une des scènes les plus marquantes, mais nous y reviendrons. Ce jeu sur les différentes échelles en dit long sur les méandres du pouvoir, rappelant que les différents protagoniste sont tantôt maîtres-ses de leur destin, tantôt de simples pantins marionnettiques qu’un système qui les dépasse totalement vient contrôler.

La galerie de personnages que compte cette histoire est impressionnante, et pourtant, ils ne sont incarnés « que » par huit comédien-nes au plateau. Il fallait alors toute l’ingéniosité des costumes de Valentine Savary (assistée par Anna Pacchiani et Samantha Ludagrin) pour nous permettre de ne jamais perdre le fil. D’abord, évoquons les motifs à carreaux, lisibles sur chaque costume, pour un ancrage géographique au Royaume-Uni : le tout rappelle bien sûr le tartan cher à la région. L’époque est en revanche plus difficile à identifier : certains éléments rappellent la fin du XVIe siècle où se déroulent les événements. Mais nous pourrions tout aussi bien être un siècle plus tard, lorsque Shakespeare écrit cette épopée… ou dans une époque plus proche de la nôtre, tant les mécaniques du pouvoir rappellent celles de notre monde contemporain. Pour entrer plus dans les détails, chaque grande « famille » est symbolisée par une couleur, si bien qu’on sait toujours parfaitement quel personnage est au plateau, chaque interprète en incarnant plusieurs. Le chef, ou du moins le membre le plus haut placé de chacun des groupes porte d’ailleurs sa couleur d’autant plus visible : à commencer par Henry IV (Jean-Claude Fernandez) et son manteau de fourrure bleu, symbole de la royauté, mais aussi de sérénité et de calme, davantage reliés au pouvoir de la couronne qu’à celui qui la porte. Henry Percy, dit Hotspur (Prescilia Amany Kouamé), chef de la rébellion, porte manteau rouge, marquant ainsi sa passion et son énergie, mais aussi le danger qu’implique cette révolte. Enfin, Falstaff, chef des bas-fonds, est tout de jaune vêtu, à l’exception du sous-vêtement dans lequel il débarque lors de sa première scène. Le jaune, symbole de richesse, qui correspond à tout ce que cherche ce facétieux personnage, mais aussi la jalousie et la trahison qui jalonnent sa vie. Tous les personnages qui entourent ces trois figures centrales présentent des touches de ces couleurs, qui nous permettent d’identifier leur camp et de ne jamais se perdre dans l’histoire.

Enfin, concernant le visuel, il nous faut revenir sur la vidéo, tournée en live et projetée sur la façade du château par Bartek Sozanski. Ses incursions permettent de voir les choses d’un autre angle, de montrer en quelque sorte l’envers du décor. Lorsqu’on écoute les paroles d’un personnage, on en aperçoit parfois un autre, permettant d’identifier ses réactions. Cette vidéo, c’est aussi, à d’autres moments, le monde intérieur des personnages. Les images se font alors plus floues, laissant place à l’interprétation, pour comprendre ce que chacun-e pense. Et puis, il y a ce grand moment, juste après l’entracte, où l’un des partisans d’Henry IV, incarné par Florian Sapey nous gratifie d’un puissant monologue sur les deux corps du roi : d’un côté celui, physique, de l’être à qui on a confié cette charge, et dont le temps et limité, la chair se décomposant bien vite pour laisser place à un autre. De l’autre, le symbole, le corps politique, qui ne dort et ne meurt jamais : chaque figure est remplacée par une autre, qui continue de servir ses intérêts. Et même si, aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de rois, le cycle se répète. Ce monologue, donc, est soutenu par la projection d’une image du château, contenu dans un aquarium rempli d’un liquide visqueux. Du colorant rouge y est déposé par gouttes, comme si le château, l’un des symboles de ce pouvoir, était petit à petit recouvert de sang. On en revient à la dimension éphémère du corps du roi, qui n’est, finalement, qu’un homme comme les autres. Il y a de quoi méditer.

Une troupe au sommet

Si tout a été réfléchi pour que ce Henry IV soit un spectacle total, au niveau visuel, il ne faut pas oublier là-dedans la brillante performance des acteur/trices. Chacun-e apporte sa pierre à l’édifice, à commencer par José Ponce, dans son rôle de narrateur, qui explicite la dimension métadiscursive de ce qui nous est raconté. Car oui, c’est bien un spectacle qui se joue sous nos yeux, et cette dimension est parfaitement assumée. On a évoqué à plusieurs reprises l’importance de Falstaff : qui mieux que Thierry Romanens pouvait l’interpréter ? Avec sa prothèse ventrale et son franc-parler, il nous embarque dans ses histoires rocambolesques. Face à lui, Rachel Gordy est particulièrement convaincante dans son rôle de Hal aux répliques ironiques, et qui se moque de son grand ami, à son insu. Que dire encore de Prescilia Amany Kouamé, qui incarne un puissant Hotspur et dont les performances vocales sur certains passages chantés ont de quoi impressionner. On a déjà évoqué le monologue de Florian Sapey, particulièrement puissant. Quel cadeau pour un acteur que d’avoir un tel texte à jouer. Encore fallait-il l’incarner, et la mission est plus qu’accomplie. On parlera encore de Jean-Claude Fernandez, incarnant un charismatique et puissant Henry IV, dont la chute inévitable le conduit à prendre conscience petit à petit que les jeux de pouvoir auront raison de lui. Lui, puissant et affirmé, finira par être accablé par la fatalité. Notons encore Léonie Keller, qui passe avec une rare aisance de la tenancière de l’auberge qui ne s’en laisse pas conter par Falstaff à un soutien du roi, porteur de terribles messages, mais qui ne faillit jamais dans sa mission. Enfin, Pierre Spuhler parvient lui aussi à osciller entre le magnétique comte de Northumberland, père de Hotspur, et le comique Bardolph, avec sa prothèse nasale et sa guitare, toujours prêt à amuser la galerie. On pourrait allonger la liste des personnages, tant il y en, et tant chacun est interprété au millimètre.

Enfin, dans sa mise en scène, Eric Devanthéry choisit de faire interpréter à sa troupe des chansons live. On citera Shine On Your Crazy Diamond de Pink Floyd, The Man Who Sold The World de Nirvana, ou encore Atmosphere de Joy Division. On vous laissera le soin  de découvrir les autres morceaux par vous-mêmes. Ces chansons, au-delà de la performance vocale, chorale ou en solo, racontent aussi beaucoup du monde intérieur des personnages, des méandres du pouvoir, et de tout le système dans lequel ils s’inscrivent. L’apport à la narration est indéniable et permet une lecture encore plus profonde de la pièce. Au final, le pari osé d’Eric Devanthéry s’avère parfaitement réussi : le tout tient en trois heures, avec une montée en puissance, le passage du comique au tragique, jusqu’au climax de la grande bataille finale, qui verra Hal retrouver le pouvoir et succéder à son père. Mais ça, c’est encore une autre histoire…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Henry IV, de Sir William Shakespeare, traduit par Eric Devanthéry, aux Scènes du Grütli (Scène du Bas), du 22 avril au 9 mai 2026.

Mise en scène : Eric Devanthéry

Avec Prescilia Amany Kouamé, Rachel Gordy, Léonie Keller, Jean-Claude Fernandez, José Ponce, Thierry Romanens, Florian Sapey, Pierre Spuhler

Dramaturgie et assistante mise en scène : Tamara Fischer

Vidéo live : Bartek Sozanski

Création lumière : Philippe Maeder

Scénographie : Lucie Meyer, assistée de Charlotte Nicolas

Construction du décor : Ateliers du Lignon – Claire Maillet (responsable des ADT), Aurélie Jousson (collaboratrice administrative), Joël Bellardi (serrurier-constructeur), Grégory Benjamin, Benoît Vouillamoz, Jérémy Hanser, Hugo Pinto Paulo (menuisiers-constructeurs), Théo Covas (apprenti menuisier) et Andrea De Maio (stagiaire polydesigner)

Consultant technique : Jean-Claude Blaser

Costumes : Valentine Savary, assistée d’Anna Pacchiani et Samantha Landagrin

Directeur du chant: Dominique Tille

Administration: France Jaton

https://grutli.ch/spectacle/henry-iv

Photos : © Magali Dougados

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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