Les réverbères : arts vivants

CDD.14 explore les méandres des droits humains

Pour cette deuxième série de critiques autour du festival C’est déjà demain, nous prenons une tournure éminemment politique. Léa Crissaud revient sur Siffler contre le vent, où Yohann Thenaisie rappelle que le théâtre peut servir de chambre d’écho à n’importe quel cas politique. Magali Bossi revient quant à elle sur Une Nuit Blanche, où Elina Kulikova et Dima Efremov, créateur/trices en exil explorent l’activisme politique. Le point de rencontre entre ces deux pièces : les droits humains.

Siffler contre le Vent – Compagnie Contreplume / Yohann Thenaisie

Quand le théâtre et les affaires internationales se rencontrent

En abordant le sujet de manière personnelle, racontant sa rencontre avec Emma Reilly lors d’une soirée lausannoise, Yohann Thenaisie apporte une familiarité bienvenue, à laquelle nous pouvons nous identifier en tant que personne extérieure au cas. Nous sommes donc témoins, comme l’a été Yohann après sa rencontre avec l’avocate des droits humains, d’une affaire de corruption au cœur de l’ONU, partie d’un simple mail. Un mail issu du gouvernement chinois, qui demande les noms des dissidents venant s’exprimer devant la cour des droits de l’homme, afin de les dissuader de parler en faisant pression sur elles et eux, ou bien sur leurs familles en Chine.

Face à ce mail, Emma Reilly commence à dire autour d’elle que l’ONU ne devrait pas communiquer ces noms, que cela met les personnes et leurs familles en danger. Ce qui paraît comme du bon sens n’a en fait pas sa place dans la grande instance des droits humains. Emma se fait peu à peu mettre au placard, jusqu’à une proposition d’achat de son silence, qui aboutira à son licenciement de l’organisation internationale, non sans quelques intimidations. Pourtant, elle continue d’alarmer sur la corruption à l’œuvre et le manque de protection des lanceurs et lanceuses d’alerte. Car actuellement, qui peut juger l’ONU ? Des organes d’enquêtes complètement indépendants n’existent pas encore. Toutes les preuves sont publiées sur son site Web. 

Dans une mise en scène épurée, où la lumière sert de manière ingénieuse à délimiter les espaces, comme ce carré pour illustrer le tribunal, ou encore ce puit de lumière pour la tribune accordée à l’Assemblée Générale, Yohann Thenaisie nous démêle avec vigueur cette histoire rocambolesque. Preuves à l’appui, intégrées dans le dispositif scénique, sous forme de mail projeté en arrière scène, de vidéos ou bien de photos imprimées, il raconte les déboires d’Emma avec un grand sens de l’absurde, qui atteint son paroxysme lors de la représentation de la bataille bureaucratique digne du jeu vidéo Street Fighter.

Siffler contre le vent est une réussite du théâtre documentaire, où la réalité égale celle d’un thriller politique, rendue intelligible et digeste par ses notes d’humour et sa sensibilité. C’est une pièce à ne pas manquer, et peut-être visible un jour sous un format de 4h ! En attendant, comme le dit Yohann Thenaisie dans son interview : « quand on propose des centaines de milliers de francs pour faire taire une histoire, c’est un bon indicateur qu’elle vaut la peine d’être entendue ».

Léa Crissaud

Une Nuit Blanche – Elina Kulikova et Dima Efremov

L’activisme ne dort jamais : Nuit Blanche à la Maison Saint-Gervais

Un piano à queue, le long duquel brillent quelques strass. Dessus, un ordinateur portable, une table de mixage. Deux écrans de projection, au fond de la scène. Quelques bouteilles (bières, vodka), un berlingot (jus d’orange). On dirait un début de soirée en boîte, avant que les gens ne poussent la porte du club.

Du piano, debout

Dans Nuit Blanche, Elina Kulikova et Dima Efremov explorent le parcours de Dima, dans la Russie de Vladimir Poutine – un parcours rythmé par la musique, mais aussi la découverte de son identité queer dans ce pays qui considère l’homosexualité comme une déviance à traiter en hôpital psychiatrique. La pièce commence, Dima s’installe au piano, coupe courte, piercing, training pailleté d’argent. Une mélodie, toute simple, tourne en boucle. Au thème principal s’ajoutent un contrechant, des variations, des couches musicales dont Dima retravaille le son en direct pour créer des boucles entêtantes. Tout se mêle, comme le font les pensées au milieu d’une nuit blanche. Elina le rejoint, tenue argent et santiags blanches. Elle chante avec l’énergie d’une star de la pop… la douceur fêlée d’une voix qui s’éraille en fin de soirée. La plupart des chansons sont en russe. Comme l’explique Elina, certaines sont des incontournables des soirées russes, où alcool et toasts sont les maîtres-mots. La pratique se veut cathartique : le toast, qui s’accompagne d’une anecdote personnelle, libère d’une douleur existentielle et résonne chez l’auditoire – avant que tout le monde vide son verre. S’y mêlent d’autres musiques (comme celles des Pussy Riot), emblématiques d’un activisme artistique dont Poutine aimerait bien se débarrasser…

Dans Nuit Blanche, l’art est un moyen de lutte, de dénonciation. Elina et Dima, évoquent les artistes qui les ont inspiré-es : Tania Bruguera, une plasticienne de la Havane, qui a fait de la prison après avoir vu une de ses performances censurées à Cuba ; Maria Alekhina, membre des Pussy Riot, condamnée à deux ans de colonie pénitentiaire après une action artistique à la cathédrale du Christ Saint-Sauveur de Moscou ; la Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch, dont l’œuvre porte les voix opprimées sous les ères soviétiques et post-soviétiques. Grâce à des textes projetés sur les écrans, Elina et Dima racontent ce qui les a mené-es à fuir leur pays où on les considère comme des « traîtres à la patrie ». Pour Dima, né dans une petite ville provinciale homophobe, la résistance a d’abord été intérieure : accepter d’aimer autrement, cacher sa queerness à sa famille, trouver des stratégies pour exister malgré tout… C’était aussi une résistance artistique, où la musique a joué un rôle fondamental.

Partition de la résistance

Dima s’est senti très en décalage avec son gouvernement. Malheureusement, ses premières manifestations le font vite déchanter : un risque trop gros, pour trop peu de résultats. L’invasion de l’Ukraine est le déclencheur : Dima s’intéresse au droit international, à la défense des droits humains. Son objectif ? Aider des personnes condamnées pour crime politique (le plus souvent, après un simple post anti-guerre sur les réseaux sociaux) à quitter clandestinement la Russie. À ce jour, il a aidé à plus de 400 libérations. Le récit de ces exfiltrations fait froid dans le dos. Personnes torturées pour avoir simplement émis un avis ; gens assignés à résidence ; système de surveillance extrêmement rapide, qu’il faut comprendre si on veut pouvoir le doubler… Dima aborde le problème avec pragmatisme, un pas après l’autre : « Je suis compositeur. Composer, c’est structurer le temps. » Déjouer la surveillance, anticiper les imprévus, brouiller les pistes, agir vite : il envisage chaque libération comme une partition à composer – avec méthode, rigueur et gestion implacable du temps. Et ça marche. Finalement, c’est peut-être ça, le message de Nuit Blanche : la révolte, la lutte, la résistance sont possibles.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Siffler contre le Vent – Compagnie Contreplume / Yohann Thenaisie

Mardi 21 avril, 21h / Mercredi 22 avril, 21h30 / durée 40 min au Théâtre du Loup, suivi les deux soirs d’un bord plateau avec Emma Reilly

Écriture, mise en scène et jeu Yohann Thenaisie ; Direction de jeu : Laurent Baier ; Création lumière Robin Dupuis ; Conseillers artistiques : Stefan Kaegi ; Soutiens Ville de Genève, Loterie Romande ;

Photo : ©Grégory Batardon

Une Nuit Blanche – Elina Kulikova et Dima Efremov

Mercredi 22 avril, 18h45 / Jeudi 23 avril, 20h45 / durée 1h

Texte et jeu Elina Kulikova et Dima Efremov ; Mise en scène Elina Kulikova ; Création son Dima Efremov ; Scénographie, décor et construction Martin Riewer, Thérèse Weibel ; Chorégraphie Yulia Arsen ; Coaching vocal Maya Novikova ; Costumes Elina Kulikova ; Création lumière Clovis Marchon ; Vidéo et captation Paul Mollin ; Direction de production, tournées et communication Tina Hollard ; Production Compagnie Champ Brûlé ; Production déléguée Sens interdits ; Soutiens la Manufacture Haute école des arts de la scène, Lausanne Création à La Manufacture, Lausanne Création « Immersive » au Festival Sens Interdits

Photo : ©Grégory Batardon

https://theatreduloup.ch/spectacle/cest-deja-demain-14/

https://saintgervais.ch/spectacle/cdd-une-nuit-blanche/

https://grutli.ch/c-est-deja-demain-14/

https://labrigeneve.ch/programme/c-est-deja-demain-14

Affiche : © Dual Room

La Pépinière

« Il faut cultiver notre jardin », disait le Candide de Voltaire. La Pépinière fait sienne cette philosophie et la renverse. Soucieuse de biodiversité, elle défend un environnent riche, où nature et culture deviendraient synonymes. Des planches d’une scènes aux mots d’une page, des salles obscures aux salles de concert, nous vous emmenons à la découverte de la culture genevoise et régionale. Critiques, reportages, rencontres, la Pépinière fait péter les barrières. Avec un mot d’ordre : jardinez votre culture !

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