CDD.14 : Monde contemporain en contradictions
La quatorzième édition du festival C’est Déjà Demain a débuté mardi dernier. Nous avons pu assister aux deux premières performances de la soirée : oh dear, how do we deal with vanished sparks ? de Victor Delétraz, et Pourquoi devenir fasciste, ou comment j’ai commencé à retaper des meubles.
Oh dear, how do we deal with vanished sparks ? – Victor Delétraz
On pourrait traduire le titre de cette performance ainsi : « Oh là là, comment fait-on face à des étincelles disparues ? ». À l’Abri – Madeleine, Victor Delétraz y explore, nous disait-il en interview, « de multiples émotions : contradictoires, caustiques, tendues, étranges et absurdes. » Le spectacle est fragmenté, mêlant jeu, vidéo, utilisation de divers accessoires plus ou moins technologiques, son et texte. Ne cherchez pas à y voir une histoire continue, le seul fil rouge étant celui de la réflexion sur l’image et le corps en mouvement, entre passé, présent et futur. Les discours et signifiants y sont variés, sans forcément de lien direct entre eux, comme un collage de différentes étapes de sa recherche.

On ressort ainsi de cette performance un peu perplexe, n’étant pas totalement certain-e de comprendre ce qu’on nous a raconté. Pourtant, on en retient plusieurs sensations, et principalement celle d’avoir beaucoup ri. Car, sur scène, Victor Delétraz joue avec son décor, sur les effets de surprise, tant visuels que dans le texte. On notera ce drôle de poème en franglais sur le printemps, l’utilisation de petits automates de chiens, dont les petits aboiements provoquent à chaque fois le rire du public, ce moment où il fait semblant de (mal) lire un texte, ou encore cette accumulation finale d’appareils, branchements et autres dispositifs visuels. À travers tout cela, on comprend une forme de vulnérabilité, voire de vacuité de nos actions. En procédant par va-et-vient entre moments passés au plateau et d’autres où il est caché derrière le décor, ou dehors – superbe utilisation d’une vidéo soi-disant diffusée en live mais dont on comprend rapidement l’anachronisme – Victor Delétraz nous emmène dans un enchaînement de sensations qui fait écho à notre propre vécu. On se retrouve dans le côté absurde, mais aussi dans les moments plus profonds, où on cherche des solutions, sans être compris-e. On mentionnera cette scène d’ouverture, où le protagoniste tente de contacter une ligne téléphonique censée l’aider, mais qui ne fait que reproduire le même discours en boucle. Une forme de solitude qu’il tente de dépasser, sans jamais véritablement y parvenir.
Pourquoi devenir fasciste, ou comment j’ai commencé à retaper des meubles –
Cie EphémèCyr / Salma Gisler
La soirée s’est poursuivie au Théâtre du Loup, avec le seule-en-scène de Salma Gisler. Le côté décalé de ses réponses en interview se retrouvent parfaitement dans le spectacle, où l’identité de cette toute jeune compagnie se développe. Tout commence dans le foyer, où la douce voix de la comédienne nous invite à entrer dans la salle, en nous décrivant l’entrée de celle-ci, le plateau et son personnage de Salva, qui nous attend à cour pour nous accueillir. Nous entrons ainsi dans « Les Ateliers de Salva », qui va nous apprendre, comme elle nous l’avait promis, à retaper différents meubles.

On le comprend bien vite : Salva n’est pas beaucoup plus douée que nous pour retaper des meubles : le ponçage d’une table s’apparente plus à un massacre de celle-ci qu’à une réparation ; la peinture de l’horloge du grand-père semble peu aboutie ; et que dire du recapitonnage d’une vieille chaise. No comment. Dans ses tutos – entrecoupés d’hilarantes publicités inspirées des plus marquantes de notre chère télévision suisse – les explications sont, de plus en plus, entrecoupées de réflexion qui nous font tiquer. Car Salva est, comme l’indique le titre du spectacle, ouvertement fasciste. Elle vante les mérites d’elle et ses ami-es, capables de vivre en autosuffisance, si tout s’écroule à cause de… enfin, vous avez compris ! Et quant à ces gauchistes qui vivent aux frais de la société, ce ne sont pas eux qui parviendraient à collaborer ainsi. Tout au long du spectacle, on sent que quelque chose cloche. Et c’est tellement gros qu’on en rit ; tout est grotesque. Si on ne peut évidemment pas être en accord avec ses propos, ses gestes vont dans le même sens : alors qu’elle se prétend experte, rien ne fonctionne véritablement. La dimension visuelle devient ainsi symbole de ce que dit le texte : on observe, on comprend que ça ne va pas, mais on ne dit rien. La réflexion finale, livrée par Salma, qui quitte son rôle de Salva, pose une question d’autant plus fondamentale : et si Salva avait véritablement existé, à quel moment oserait-on s’ériger contre elle ? Au vu de l’actualité récente, on se le demande d’autant plus, ce genre de réflexions extrêmes revenant au premier plan. La force de ce spectacle est de parvenir à l’aborder, sans le faire de manière frontale, mais plutôt par le décalage et le rire, avec un ton déjà très affirmé. S’il fallait une preuve supplémentaire que le rire fait réfléchir…
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Oh dear, how do we deal with vanished sparks ? – Victor Delétraz
Mardi 21 avril, 18h30 / Mercredi 22 avril, 20h15 / Jeudi 23 avril, 19h15 / durée 50 min à l’Abri – Madeleine.
Création et performance Victor Déletraz ; Création lumière et régie Charlotte Roche-Meredith ; Création musique Victor Delétraz et Julien Encore ; Régie son Hugo Langlade ; Dramaturgie Yul Tomatala ; Collaboration artistique et assistanat Remy Ugarte Vallejos, Sophie Conus ; Regards extérieurs Antoine Weil, Agathe de Limoges ; Administration et production Victor Delétraz – Besogne, Activité Résultat Ouvrage ; Coproduction L’Abri – Genève ; Soutiens Ville de Genève, Loterie Romande, Fondation Ernst Göhner, Fondation Bea
Photo : ©Remy Ugarte Vallejos
Pourquoi devenir fasciste, ou comment j’ai commencé à retaper des meubles – Cie EphémèCyr / Salma Gisler
Mardi 21 avril, 20h / Mercredi 22 avril, 20h30 / durée 45 min au Théâtre du Loup.
Écriture et jeu Salma Gisler ; Collaboration mise en scène Charlotte Filou ; Collaboration artistique et dramaturgie Mélanie Lamon ; Conception Vidéo Benjamin Brahovic ; Regard extérieur Live Van Thuyne ; Soutiens Ville de Genève, Loterie Romande
Photo : ©Benjamin Brahovic
https://theatreduloup.ch/spectacle/cest-deja-demain-14/
https://saintgervais.ch/spectacle/cdd-une-nuit-blanche/
https://grutli.ch/c-est-deja-demain-14/
https://labrigeneve.ch/programme/c-est-deja-demain-14
Affiche : ©Dual Room
