« Nu vite », le temps à même le corps
Sur le plateau dépouillé du Galpon, un danseur de soixante-neuf ans et un écrivain-comédien de quarante-cinq ans inventent une forme rare de dialogue entre le corps et la parole. Ni récit de vie ni abstraction chorégraphique, Nu vite s’avance dans une zone plus trouble : celle où la mémoire, le vieillissement et la fragilité deviennent des états de présence.
Ancien interprète du Groupe Émile Dubois de Jean-Claude Gallotta, Pascal Gravat n’a plus rien à prouver. À l’approche de la septantaine, il se présente tel qu’il est, avec ce que les années ont déposé dans ses muscles, ses articulations, son souffle. Au sujet du titre, Nu vite, Julien Mages confie : « L’image qui me vient est celle d’un homme arrivant sur une plage déserte, dans une Grèce rocailleuse, et qui éprouve le besoin impérieux d’enlever ses vêtements pour se baigner de soleil et de mer. Il y a une urgence à se retrouver nu. Pour Pascal, ancien athlète, la question du corps se pose avec acuité, mais elle est abordée de manière subtile, sans pesanteur. » Le titre dit moins une nudité littérale qu’une urgence de dépouillement : celle d’un homme qui veut se défaire des postures pour revenir à une vérité plus nue.
L’image de l’affiche du spectacle, elle, figure un saut à la renverse du danseur entre ciel et mer : « C’est un abandon. Julien et moi, nous nous abandonnons, nous tombons en arrière sans vouloir affronter le vide de face. C’est aussi un geste de danseur : la chute et le relèvement. C’est le parcours de nos vies. On chute, on s’élève, on recommence. », commente Pascal Gravat.
Converser
Face au danseur, Julien Mages donc, écrivain, comédien et metteur en scène, apporte un autre régime de présence. Son univers est traversé par les failles psychiques, la marginalité, les désordres intimes, la difficulté d’exister. Mais dans Nu vite, les mots ne dominent rien : ils se risquent au plateau, se frottent au geste, se laissent déplacer par le corps de l’autre.
Pascal Gravat ne souhaitait pas une biographie. Il espérait une traversée commune, une enquête poétique menée à deux. Le spectacle est né d’un temps de retraite sur l’île grecque de Tinos. Les deux hommes, qui se connaissaient peu, y ont enregistré de longues conversations. De cet échange ont surgi des thèmes insistants : le vieillissement, la solitude, les dépressions traversées, la peur de la mort, mais aussi les élans amoureux, les reprises, les survivances. Julien Mages a transformé cette matière en un poème scénique plutôt qu’en biographie. Il ne documente pas une vie : il en capte des éclats, des résonances, des failles.
Pour mémoire, son écriture théâtrale gravite autour de noyaux et nœuds : la division intérieure, les troubles mentaux, la marginalité, le péril des relations familiales. Et en fin de compte, la difficulté d’exister. En témoigne Adolescence, courir la nuit aboie, pièce en forme d’errance poétique qui suit un adolescent de 17 ans pris dans la drogue, la délinquance, la prison et l’isolement psychiatrique. Son œuvre s’ouvre aussi vers le vivant non humain : les animaux, la nature, les arbres, l’extinction, le rétrécissement des espaces sauvages, le réchauffement climatique (Animaux, Un arbre est assis).

Circulations
Au plateau, cette matière textuelle circule de manière instable. Julien Mages improvise, parle, relance, tandis que Pascal Gravat prend en charge des fragments écrits et dansés. L’échange des rôles est l’un des gestes les plus troublants de la pièce : à l’écrivain, l’oralité mouvante ; au danseur, une parole fixée, apprise, comme si chacun entrait un peu sur le terrain de l’autre.
Si Nu vite ne donne jamais à voir une nudité frontale, le titre garde toute sa force symbolique. Il dit le désir, avec l’âge, de se débarrasser des oripeaux. Le danseur n’essaie plus d’incarner la jeunesse ni la virtuosité comme image. Il accepte que son corps soit ce qu’il est devenu : une archive vivante, chargée de tournées, de chutes, d’élans anciens, de fatigues présentes.
Mémoire sensible
Pour rendre cette mémoire sensible, le spectacle puise dans plusieurs pièces de Jean-Claude Gallotta – Ulysse, Les Survivants, Les Aventures d’Ivan Vaffan, Docteur Labus, Daphnis et Chloé 1. Il ne s’agit pas de les reconstituer, mais d’en faire remonter des fragments. Pascal Gravat les réassemble dans une composition nouvelle, avec l’énergie d’aujourd’hui : plus dense, plus terrienne, moins expansive peut-être, mais plus habitée. À côté de lui, un vieux moniteur cathodique diffuse des images d’archives de ces pièces chorégraphiques. Le passé n’y apparaît pas comme un monument, mais comme une vibration persistante, déjà menacée d’effacement.
La présence de Julien Mages donne au spectacle une tension singulière. Il ne reste pas en bord de scène ; il s’expose lui aussi, comme partenaire décalé, témoin actif, parfois presque corps novice. Lui qui vient du texte se risque à quelques pas, maladroits, simples, sans chercher à « faire danse ». Ce déplacement produit l’une des émotions les plus fines de Nu vite : voir un homme de langage se confronter à ce que le corps sait sans discours.
Surtout, Mages observe et parle. Après une longue séquence dansée de Gravat, il improvise à partir de ce qu’il a vu, ressenti, imaginé. Cette parole n’explique pas la danse ; elle la déplace. Entre l’effort physique du danseur et la parole réflexive de l’écrivain, un écart s’ouvre, tantôt drôle, tantôt poignant. C’est là que le spectacle trouve l’un de ses ressorts les plus justes : non dans l’illustration réciproque, mais dans le frottement entre deux façons d’être au monde.
Chute partagée
La chute, dès lors, devient plus qu’une image. Elle est une expérience partagée. Gravat évoque les dépressions qui ont scandé sa vie ; Mages parle de ses propres traversées, des addictions passées, des troubles psychiques avec lesquels il a dû composer. Mais Nu vite ne fait jamais de cette fragilité un argument de gravité. Le spectacle tient au contraire dans une forme de légèreté nue, parfois presque malicieuse. Il ne s’agit pas d’exhiber des blessures, mais de montrer comment une faille peut devenir une forme, comment l’art peut non pas guérir, mais rendre le passage vivable.
Cette conscience de la fragilité partagée est ce qui soude le duo. Elle n’est jamais pesante. Au contraire, les deux hommes la traitent avec une forme de légèreté, voire de malice. Ils ne sont pas là pour exposer des plaies, mais pour montrer comment la création peut réparer, ou du moins permettre d’avancer. Sur le plateau, ils s’autorisent à parler du sang qui coule du fondement du danseur, de ses quenottes qui tombent sous l’effet du stress, des heures passées à se réfugier aux toilettes pour échapper au monde. Mais ces confidences crues sont enrobées dans une langue poétique
Dans cette économie de moyens, l’héritage de Gallotta affleure nettement. Gravat retrouve ici quelque chose de la logique des DTM – Danse Texte Musique – où les matériaux scéniques ne se subordonnent pas les uns aux autres, mais se heurtent, se répondent, se contredisent parfois. Dans Nu vite, la danse ne vient pas illustrer le texte, pas plus que le texte ne vient commenter la danse. Tous deux circulent côte à côte, reliés par une même intensité.

Nijinsky
Une autre figure hante discrètement le spectacle : Nijinsky. Son ombre apparaît à travers une image filmée projetée sur un paravent, comme un rappel de ce point où le geste touche à l’énigme, à la folie, à l’inexplicable. Chez Gravat, cette référence n’a rien d’ornemental : elle dit la persistance d’une question ancienne, celle d’un corps qui, parfois, répond mieux par un saut que par un discours.
Nu vite s’inscrit dans un cycle plus vaste. À partir de 2025, le Théâtre du Galpon a offert une carte blanche à la compagnie Revolver de Pascal Gravat pour trois créations étalées sur trois saisons. Le premier volet, Je suis accompagnée, plongeait déjà dans les souvenirs d’enfance de Pascal Gravat via l’écriture automatique et des images projetées sur tulle. Le deuxième, Nu vite, en 2026, déplace la focale sur le temps long de la vie adulte et le dialogue avec un autre artiste. Enfin, un troisième opus est annoncé pour 2027 ou 2028, autour du thème « Être ou ne pas être » sans référence explicite à Shakespeare, en collaboration avec le metteur en scène Nicolas Zlatov. Pascal Gravat laisse entendre qu’il continuera d’y explorer le rapport à l’autre et la question de la présence scénique.
Ce que les deux artistes nomment un « cadeau » désigne peut-être cela : non un objet offert, mais un instant partagé, fragile, risqué, impossible à fixer tout à fait. Dans Nu vite, le temps ne s’arrête pas. Il use, il creuse, il transforme. Mais il éclaire aussi autrement. Et le spectacle trouve là sa beauté la plus juste : dans cette manière de faire du vieillissement et de la fragilité, moins des thèmes qu’une lumière.
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
Nu vite de Pascal Gravat et Julien Mages, au Théâtre du Galpon, Genève, du 30 avril au 10 mai 2026.
Présence : Pascal Gravat
Ecriture poétique : Julien Mages
Musique : Pierce Warnecke
Création sonore : Clive Jenkins
Lumière : Alessandra Domingues
Collaboratrice : Prisca Harsch
Photo haut : Image recadrée de l’affiche du spectacle : ©Yiannis Rizomarkos
Photo milieu : Julien Mages. ©Anne Voeffary
Photos bas : Paravent. Elément du décor : DR
