Heureuses les fêlées car elles laissent passer la lumière
Avec Dire Adieu, un puissant texte de Valérie Poirier mis en scène par Nathalie Cuenet au Galpon, la mort n’a rien de funèbre. Elle devient un territoire de retrouvailles, de dialogue et même de rire. Une tragi-comédie tendre sur celles et ceux qui ne sont plus là, mais qui continuent malgré tout à habiter nos vies.
Mémère est morte. Sa fille, visiblement pas encore. Voilà pour le réalisme. À partir de là, le théâtre peut s’autoriser les écarts les plus invraisemblables. Au début de Dire Adieu, Fleur rend visite à sa mère dans ce qui semble être une maison de repos. Mémère parle, plaisante, provoque, propose un petit drink, commente les histoires de famille. Peu à peu pourtant, quelque chose cloche, se dérègle. Les temporalités se brouillent, les souvenirs se mélangent, et l’on comprend que cette rencontre se situe dans un entre-deux où les lois ordinaires n’ont plus tout à fait cours. C’est précisément là que le texte prend toute sa puissance : il ne cherche pas à faire de la mort une étoile noire inaccessible, mais plutôt un chemin lumineux sur lequel on peut rester ensemble le temps nécessaire. Ainsi, dans ce purgatoire improbable, une fille part en quête de sa mère si bancale. « De la beauté des cicatrices », comme dirait l’autre. Cela donnera lieu à une mise à nu entre deux êtres qui se cherchent sans cesse, s’agacent un peu et s’aiment de manière fusionnelle. Mémère et Fleur renouent alors le lien trop vite coupé, revisitent ce qui doit l’être et prennent le temps de se dire au revoir.
Nathalie Cuenet aime travailler avec des auteur-es contemporain-es en général et avec Valérie Poirier en particulier. On sent chez elles une confiance réciproque, ceci depuis la première production de la Compagnie de Nathalie, Quand la vie bégaie, déjà un texte de Valérie, mis en scène par Camille Giacobino et créé dans l’ancien Galpon en 2008.

Quelques jours avant la première, les deux artistes complices abordent alors pour cet article une question simple et vertigineuse : lorsqu’une personne meurt, est-ce que la relation disparaît avec elle ? Pour elles, la réponse passe par l’écriture et le théâtre. L’écriture pour combler l’absence, bien avant l’idée d’en faire un spectacle. Juste écrire des bribes de souvenirs, des associations libres, pour rester en lien. Germera peu à peu l’idée de relier les morceaux du puzzle dans un texte pour le théâtre. Grâce aux échanges entre Valérie et Nathalie. Et avec le soutien bienvenu d’une bourse de Pro Helvetia. Finalement, le passage à la scène se fera naturellement pour embellir encore ce dialogue interrompu, revenir vers celles et ceux qui manquent, leur parler encore, peut-être différemment. Loin d’aborder la mort comme une disparition morbide, Dire Adieu entraîne le public dans un univers onirique un brin surréaliste à la David Lynch qui permet d’imaginer que les absent-es ont désormais une présence rimant avec réminiscence, voire résilience.
Le sujet évite ainsi tout risque d’être plombant. Valérie Poirier choisit la légèreté, l’absurde, les décalages de langage. Ainsi, de l’autre côté, Mémère conserve son caractère, ses piques, sa vivacité. Ce traitement fantaisiste ne nie pourtant rien du manque. Il l’apprivoise. Dans leurs échanges, Valérie Poirier et Nathalie Cuenet insistent sur cette volonté de parler de la mort positivement, sans glauquerie ni mélancolie pesante. Avec l’idée qu’au fil du temps, l’absence peut changer de texture. La douleur brute laisse place à une forme de nostalgie joyeuse : le souvenir d’une voix, d’une phrase, d’une manie, d’un geste qui fait soudain sourire au lieu de faire pleurer. Et si faire son deuil consistait aussi à cela ? Non pas oublier. Non pas couper le lien. Mais accepter que celui-ci « se et nous » transforme.
De fait, l’écrivaine et la metteure en scène cherchent ensemble à aborder le sujet d’une manière pour le moins originale. Si Nathalie Cuenet est aux commandes, Valérie Poirier, lors des répétitions, réagit au texte, au sens, à la dramaturgie. Dramaturge expérimentée, comédienne de formation, elle donne ses notes en complément du regard de la metteure en scène. Tout cela est très fluide car l’une comme l’autre sait ce qu’est la vérité du plateau et du ressenti des acteur/trices.
À travers l’interprétation qui tombe sous le sens de Doris Ittig, nous découvrons alors une Mémère hors norme qui a trouvé sa patrie dans cet au-delà débordant de liberté. Une mère d’autant plus vivante qu’elle est morte… Autour d’elle gravite toute une galerie de personnages indociles qui éloigne le spectacle de l’oraison pour le rapprocher d’une drôle de fiesta. Un peuple de cabossé-es, cher à Valérie Poirier, des anti-héros néo-romantiques si attachants qui, bien entendu, ont de la peine à trouver leur place dans cette société de la performance. Charlotte Filou, Raphaël Archinard, Thierry Jorand, Céline Goormaghtigh et Camille Giacobino composeront à merveille cet équipage farfelu. À noter qu’il s’agit d’une troupe suisse romande, des acteur/trices d’ici, toutes générations confondues, une grande équipe de quinze personnes, six comédien-nes avec de beaux rôles de femmes et tous les corps de métier représentés pour une création dans un lieu, le Galpon, représentant bien l’esprit d’ouverture, d’originalité et de décalage qu’inspire le projet.
Dire Adieu ouvre ainsi une porte vers un ailleurs très simple : celui où l’on pourrait encore parler à celles et ceux qui sont parti-es. Pas pour les retenir. Juste pour continuer un peu la conversation. La transformer en un moment tendre, nostalgique. Le théâtre a d’ailleurs souvent fait parler les morts. Ici, il le fait sans solennité. Pas besoin de grands spectres tragiques : Mémère suffit. Parce que nos fantômes intimes sont rarement héroïques. Ils sont familiers, parfois énervants, souvent drôles. C’est précisément pour cela qu’ils nous manquent. Et il y a quelque chose de joliment étrange à imaginer que la qualité de présence d’un mort est parfois meilleure que lorsqu’il était de ce monde. Que la relation continue autrement. Et qu’elle peut être extrêmement… vivante, pleine d’amour, de compréhension, d’apaisement. Quelque chose qui dit que le soin du lien peut s’émanciper de la séparation. Et qu’on peut, à notre rythme, laisser partir les gens qu’on aime. Que ça va aller, maintenant.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Dire Adieu, de Valérie Poirier, au Théâtre du Galpon du 22 septembre au 4 octobre 2026.
Mise en scène : Nathalie Cuenet
Avec Doris Ittig, Charlotte Filou, Raphaël Archinard, Thierry Jorand, Céline Goormaghtigh, Camille Giacobino.
Assistanat : Agnès Gelbert Miermon
Chorégraphe : Judith Desse
Scénographe : Anna Popek
Costumes : Eléonor Cassaignau
Lumières : Danielle Milovic
Son : Alexis Gfeller
Maquillage : Katrine Zingg
https://galpon.ch/spectacle/dire-adieu
Photos : ©DR, Galpon, Filou.

