Il y a comme un hic
Comment parler de violences sexuelles et d’impunité des agresseurs, sur scène, sans tomber dans le pathos ou dans un spectacle qui ne ferait que nous plomber le moral ? Estelle Benaïch trouve la parade, avec Que Justice soit Fête, en nous emmenant dans un monde où, comme le titre l’indique, la justice devient une fête. C’était à voir à la Parfumerie avant, on le souhaite, une reprise ailleurs.
En entrant dans la salle de La Parfumerie, nous arrivons dans un univers enfantin : des cabanes en plastique, un parc pour bébé, des ballons de baudruche… Deux étranges personnages clownesques débarquent avec pour mission de rendre la justice. On retrouve ainsi Statis (Carole Lesigne), la reine des statistiques qu’elle nous partagera à foison durant l’heure et quart que dure le spectacle ; et Bourelle (Estelle Benaïch) qui, comme son nom l’indique, exécute les sentences… et les gens ! Pendant une heure et quart, donc, elles raconteront les histoires de certaines victimes, nous parleront de l’arbre « gênant-alogique », et accueilleront différents accusés, qui nieront bien sûr tous les faits…
Le choix du clown
En déplaçant cette thématique ô combien importante dans un univers complètement décalé – en témoignent également les costumes des deux comédiennes, constitués notamment de ballons dégonflés pour l’une et d’une drôle de perruque rose pour l’autre – Que Justice soit Fête évoque les pires atrocités avec une apparente légèreté. Le maquillage blanc des deux personnages rappelle le clown blanc, symbole d’autorité, d’ordre, de raison et de sérieux, mais avec quelques touches de l’auguste, au vu des nombreuses couleurs arborées. On perçoit donc, symboliquement, cette constante lutte entre ordre et chaos dans la manière de rendre la justice pour Bourelle. Ce choix permet, d’une certaine manière, de ne se donner aucune limite, et donc de pouvoir rendre ladite justice sans trop se restreindre, et sans toutes les contraintes qui entravent celle de notre monde.

Au-delà de cela, il y a une autre dimension symbolique que nous devons évoquer. Et si la justice était ici comparée à des clowns, c’est-à-dire à des êtres qui ne sont là que pour divertir mais demeurent en réalité très peu crédibles ? Les statistiques avancées sont effarantes : moins de 10% de condamnations, des victimes qui ne parlent pas par peur de ne pas être entendues, des preuves insuffisantes pour donner suite aux affaires… Alors oui, tout est toujours très complexe, il y a une enquête à mener, mais le constat est sans appel : il ne donne que très peu, voire pas, d’espoir aux victimes. En exagérant, dans ce spectacle, la facilité de la sentence, Que Justice soit Fête permet de montrer à quel point l’écart entre la réalité et ce qu’on pourrait en attendre est important. Quant à savoir quelle(s) solution(s) apporter…
Rire jaune
Le propos a beau être dur, on se surprend tout de même à beaucoup rire : les jeux de mots fusent, on apprécie les comptines pour enfants totalement revisitées, l’utilisation de jouets comme outils pour appliquer les sentences, ou encore la gestuelle volontairement maladroite des comédiennes. Le curseur est poussé à fond, sans pour autant tomber dans l’excès. Et pour cause : Estelle Benaïch aborde, dans ce texte, une thématique des plus délicates, en employant des mots crus et des adresses directes, sans épargner le public. Et il fallait trouver un moyen de faire passer la pilule, si vous nous passez l’expression. On rit donc, mais d’un rire jaune, jamais totalement sincère ni libéré, car le propos demeure difficile à entendre malgré ce riche et généreux enrobage.

Au final, Que Justice soit Fête résonne comme un spectacle absolument nécessaire. Il faut parler de ces violences, car elles sont inacceptables et encore bien trop répandues. C’est le rôle du théâtre, grâce à ses multiples manières d’aborder les choses, que de parler de ces sujets. Ici, Estelle Benaïch a trouvé un angle particulièrement original et efficace, qui donne une grande force au propos et le fait entendre, en espérant qu’il fasse bouger les mentalités, un tant soit peu. En tout cas, il y a matière à réfléchir…
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Que Justice soit Fête, d’Estelle Benaïch, du 1er au 13 septembre 2026 à La Parfumerie.
Mise en scène : Thierry Crozat
Avec Estelle Benaïch et Carole Lesigne
https://www.laparfumerie.ch/evenement/quejusticesoitfete/
Photos : ©Aline Zandona
