Les réverbères : arts vivants

Pessoa en éclats

Six disques rouges montent dans un ciel bleu ou une marine, les voix se dédoublent, les corps se figent puis se détraquent. Dans Pessoa – Since I’ve Been Me mis en scène par Robert Wilson, la pensée fragmentaire de Fernando Pessoa trouve une chambre d’échos visuelle inédite.

Mais cette rencontre entre deux maîtres de l’insaisissable reste tendue : à force de transformer les mots en lumière, en rythme et en apparition, Wilson les rend parfois presque trop lointains. Tout commence avant même que le sens ait le temps de se fixer. Sur une toile bleue, mer et ciel semblent avoir perdu leur frontière. Six disques rouges se lèvent l’un après l’autre. Une forme rouge, mince, fusée autant que crayon, troue ensuite cette marine mentale.

L’espace est déjà typiquement wilsonien : frontal, découpé, presque abstrait, mais traversé d’objets simples qui deviennent des signes. La lumière ne vient pas éclairer le décor ; elle le fabrique. Chaque apparition possède la netteté d’un pictogramme et l’étrangeté d’un rêve. Les sources consacrées à la création décrivent bien ce ciel bleu, les six cercles rouges et cette forme ambiguë de vaisseau ou de crayon.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

Destination incertaine

Puis une voix, celle de Robert Wilson lui-même, répète en anglais : « I know not what tomorrow will bring ». Pessoa avait écrit ces mots en anglais à la veille de sa mort. Dans la représentation la phrase revient obstinément avant qu’une autre image verbale ne s’installe. Celle de l’homme comparable à un insecte aveugle cognant contre une vitre, derrière laquelle il devine une grande lumière sans pouvoir l’atteindre. D’emblée, la scène pose moins une biographie qu’une condition : voir sans saisir, penser sans rejoindre ce que l’on pressent.

Maria de Medeiros, maquillée de blanc, moustaches et sourcils épais, chapeau et lunettes, est assise en bord de scène. Un brin Chaplinesque dans sa silhouette et ses mouvements d’automate d’un cabaret burlesque et toonesque, elle incarne Pessoa lui-même, immobile comme un mannequin, clignant parfois des yeux, ébauchant un geste saccadé. Derrière elle, la toile immense où le Tage rejoint l’Atlantique.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

Récital de postures

Les sept interprètes – Aline Belibi, Rodrigo Ferreira, Klaus Martini, Sofia Menci, Gianfranco Poddighe, Janaína Suaudeau et Maria de Medeiros – entrent alors en ligne, venant des coulisses, sur un bruit de vaisselle cassée, de train, de guitare et de tambour. Ils et elles portent des costumes noirs stricts, des visages blancs. Chacun-e a sa gestuelle, son rythme.

L’un en Groucho Marx, un autre en petite Chaplin, une autre en longue robe lamée sur cothurnes. Ils disent les textes en portugais, français, anglais, italien. Le spectacle s’ouvre sur un texte de jeunesse en anglais, « What is man himself… », réflexion sur l’identité écrite par celui qui ne savait pas encore qu’il deviendrait le plus insaisissable des poètes portugais.

Dispersion

Les sept interprètes ne cherchent donc pas à reconstituer un écrivain. Ils le dispersent en français, italien, portugais et anglais. Costumes sombres, visages blanchis, postures brusquement arrêtées, déplacements réglés : ils composent moins une galerie psychologique qu’une partition de présences. Les silhouettes surgissent, s’alignent, se défont ; les tables deviennent autant de postes d’observation du moi. Le cabaret, la pantomime et le music-hall ne sont jamais loin.

Cette manière de donner plusieurs corps à Pessoa touche juste tant qu’elle ne réduit pas ses hétéronymes à de simples masques. Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Álvaro de Campos ne sont pas des pseudonymes ou des déguisements successifs, mais des individualités littéraires auxquelles Pessoa attribue voix et œuvre propres. Bernardo Soares occupe le statut particulier de semi-hétéronyme. Wilson saisit avec force leur coexistence ; il en restitue moins clairement les écarts.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

Corps des hétéronymes

Darryl Pinckney, à la dramaturgie, ne construit pas une narration continue. Il assemble prose, poèmes, fragments et correspondance. Le spectacle passe ainsi du Livre de l’intranquillité, lié principalement à Bernardo Soares, au Gardeur de troupeaux d’Alberto Caeiro, puis à Faust, signé Fernando Pessoa, avec une halte singulièrement émouvante dans la lettre de rupture adressée à Ophélia Queiroz le 29 novembre 1920. Un émouvant moment passé impeccablement par une Sofia Menci en élégant ensemble blanc comme une apparition tenant à la fois de l’âge d’or du musical hollywoodien et de la tragédie feutrée dérivée de l’Antique.

L’écrivain lusitanien constate dans cette missive que l’amour est passé tout en affirmant conserver son affection. Cette architecture par éclats épouse une œuvre rétive à l’unité. Elle produit aussi un risque. La phrase de Pessoa, dense, paradoxale, demande du temps. Wilson, lui, aime le cut, la répétition, le choc sonore, la brusque bascule d’une image à l’autre.

Traversées

Le Gardeur de troupeaux trouve pourtant un accord très juste avec ce théâtre des sensations. Chez Alberto Caeiro, penser devient volontiers une manière de ne plus voir : le soleil, les fleurs, les arbres existent avant les interprétations qu’on leur impose. Le spectacle fait entendre longuement cette défiance envers la métaphysique, cette volonté de recevoir le monde par les yeux, les oreilles, le nez, les mains.

Wilson sait alors rendre le plateau disponible à cette évidence. Un corps dans la lumière, un arbre noir, un animal traversant l’espace en glissant sur un rail (hérisson, héron…), une nappe qui se soulève : l’objet cesse d’illustrer le texte et acquiert sa présence propre. Ces motifs – animaux, arbres, tables, nappes mises en mouvement – sont attestés dans les descriptions de la mise en scène.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

Vies en nous

Le Livre de l’intranquillité tire le spectacle vers l’autre versant : non plus l’innocence du regard, mais l’impossibilité de coïncider avec soi. Son histoire éditoriale est elle-même fragmentaire : Pessoa en attribua successivement des éléments à Vicente Guedes puis à Bernardo Soares, et la première édition officielle ne parut qu’en 1982. « Nombreux sont ceux qui vivent en nous », entend-on dans le spectacle ; plus tard, l’âme se brise comme un vase et se disperse en morceaux.

Robert Wilson possède pour cette poétique de la dislocation un alphabet visuel prégnant : répétitions légèrement décalées, figures qui se reflètent sans se confondre, corps qui paraissent tantôt marionnettes, tantôt fantômes. La beauté matérialise ici l’idée qu’un être n’apparaît jamais d’un seul bloc.

Vertige

Mais le spectacle se heurte aussi à sa propre virtuosité. Les bris, les vagues, les accélérations sonores et les reprises donnent aux phrases une puissance physique, parfois une drôlerie inattendue. À d’autres moments, ils les poussent hors du champ de l’écoute. La création sonore de Nick Sagar accompagne effectivement cette écriture scénique faite de ruptures, tandis que la rapidité du flux verbal et le poids des effets sonores répétitifs, les bris de verre singulièrement peuvent froisser épisodiquement les nerfs.

Les langues s’enchaînent, le texte file, l’image réclame le regard. On voudrait parfois que Wilson fasse moins pour que Pessoa résonne davantage. Ce n’est pas l’obscurité de l’écrivain qui gêne, mais la saturation de signes autour de lui. L’intériorité pessoenne devient alors spectacle extérieur, magnifique, mais trop occupé à montrer sa maîtrise.

Faust au bord du vide

Faust rétablit heureusement une profondeur plus inquiétante. Ce vaste chantier fragmentaire de Pessoa a connu plusieurs constructions éditoriales posthumes ; l’édition établie par Teresa Sobral Cunha paraît notamment sous le titre Fausto – Tragédia Subjectiva. Il ne s’agit plus seulement d’une variation sur le mythe de l’homme qui veut dépasser les limites du savoir, mais d’une exploration de la conscience elle-même lorsqu’elle tente d’embrasser l’existence.

Dans le fragment passé au plateau, l’homme découvre que le ciel étoilé contient d’autres mondes et que le créé s’ouvre sur une pluralité infinie. Un abîme naît alors en lui. L’infini extérieur devient immensité mentale : plus la pensée tente de saisir le Tout, plus elle se découvre débordée par lui. Les astres finissent par apparaître comme autant de puissances infinies et Dieu lui-même cesse d’assurer l’unité rassurante du réel : le texte en vient à évoquer « d’infinis infinis ».

Apparitions

C’est ici que l’artiste américain cesse presque d’illustrer. Les motifs installés depuis l’ouverture – astres rouges, espace sans profondeur assignable, figures démultipliées, passages de la lumière à l’ombre – finissent par rejoindre ce vertige. Non parce que les six lunes « symboliseraient » mécaniquement les hétéronymes ou les dieux de Faust.

Mais parce que le spectacle organise le regard autour d’apparitions qui ne se laissent jamais totaliser. Un monde surgit, puis un autre ; une identité parle, puis une autre la contredit. La scène devient moins l’image de l’infini qu’une machine à rendre sensible l’impossibilité de l’unité.

Énigme

La dernière partie s’assombrit. Les voix parlent de fatigue, de disparition, de mort. « Qu’est-ce donc qu’exister ? », demande le texte, avant d’imaginer l’effacement de cette conscience qui demeure encore lorsque tout semble perdu. C’est peut-être là que le metteur en scène rejoint le plus profondément Pessoa. Non quand il habille le poète de toute sa somptueuse grammaire plastique. Mais lorsqu’il laisse entre deux images une brèche où l’existence apparaît comme quelque chose d’aussi évident qu’incompréhensible.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

Frottement poétique

Pessoa – Since I’ve Been Me est ainsi moins une mise en scène de Pessoa qu’un frottement entre deux systèmes poétiques. Aux meilleurs moments, ils se contaminent : la lumière wilsonienne donne un corps à l’abstraction, tandis que Pessoa fissure la perfection des images en y introduisant le doute.

Aux plus faibles, chacun reste enfermé dans sa langue : Wilson dans une esthétique devenue immédiatement reconnaissable, Pessoa dans des fragments trop rapides pour déployer leur vertige. Reste une œuvre d’une puissance plastique rare, inégale dans son écoute du texte, mais traversée par une intuition féconde. Nous ne sommes peut-être pas une identité derrière plusieurs masques, mais le lieu provisoire où plusieurs voix, plusieurs temps et mondes viennent coexister.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Pessoa – Since I’ve Been Me, d’après des textes de Fernando Pessoa,à Château Rouge Annemasse, les 10 et 11 septembre 2026, dans le cadre de La Bâtie – Festival de Genève

Mise en scène, décors et lumières : Robert Wilson

Dramaturgie: Darryl Pinckney

Avec Maria de Medeiros, Aline Belibi, Yure Romão, Klaus Martini, Sofia Menci, Gianfranco Poddighe & Janaína Suaudeau

https://www.batie.ch/fr/programme/robert-wilson-pessoa-since-ive-been-me

Photos : ©Lucie Jansch

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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