Les réverbères : arts vivants

Des droits des enfants placés et de leur avenir

Après Irina, Marika Dreistadt et Raphaël Defour sont de retour avec un deuxième volet, intitulé Halte. Sept jeunes adultes, âgé-es de 18 à 25 ans, y racontent leurs souvenirs de foyer et surtout l’après, avec l’entrée dans l’âge adulte. Un spectacle créé à l’Arsenic, qui sera encore à voir à la Comédie de Genève les 24 et 25 septembre prochains.

Le procédé de création ressemble à celui du premier opus, dans lequel Irina racontait son parcours en famille d’accueil, en alternant entre enfance, adolescence et âge adulte. Cette fois, les sept jeunes au plateau (Zakaria Attoumani, Celina Chraiet, Maël Do Nascimento, Alexis Limacher Abreu, Natalia Nguba Ekela, Clémentine Polly Care Pache et Léon Trolliet) collaborent avec Marika Dreistadt et Raphaël Defour pour écrire un texte narrant surtout ce qui se passe après. Le résultat ? Un spectacle étonnant, qui manque certes parfois un peu de liant, mais ni d’humour ni de force narrative. On y suit des scènes en foyer, au Palais de Justice, dans les bureaux du SPMI, mais aussi certains souvenirs, pour conclure avec l’envie d’une vie nouvelle. Sans pour autant rien épargner au public, mais avec beaucoup de joie.

Sujet dur, spectacle joyeux

De prime abord, on s’attend à entendre des choses dures, des récits de vie parfois insoutenables. Si c’est en grande partie bien le cas, on est aussi très surpris-es de rire beaucoup, avec une forme de joie qui se dégage de Halte. Ceci est sans doute majoritairement dû au parti pris de laisser les sept jeunes devenu-es comédien-nes s’exprimer avec leur langue propre. Les tics de langage – « genre », « en mode » et autres expressions typiques de la GenZ –, les erreurs de français, rendent le texte particulièrement réaliste, pour coller au plus près de leur histoire personnelle, et faire entendre leur voix à elles et eux. Le tout est ainsi théâtralisé juste ce qu’il faut pour rendre compte de la tension dramatique, sans jamais tomber dans un excès de fiction qui aurait sans doute perdu le public et la dimension sincère du spectacle.

Pour autant, malgré cette joie et cet humour, nous ne sommes pas épargné-es. Le monologue d’ouverture, où Celina raconte son parcours, nous bouleverse. Pendant trois ans, elle a enchaîné les rendez-vous avec le SPMI, qui refusait de la placer en foyer, sous prétexte que sa mère avait de l’argent et qu’elle-même avait de bonnes notes. Sa réalité était toute autre : un frigo constamment vide, une vie en indépendance depuis son plus jeune âge, allant seule à l’école, rentrant seule, se rendant seule à ses entraînements de foot… C’est sans doute ce qui ressort des récits qu’on entend : cette sensation de solitude. On évoquera encore l’audience de certains parents au Palais de Justice, où il s’agit de démêler le vrai du faux pour prendre la bonne décision pour le bien-être des enfants. Sans jamais tomber dans la démagogie, Halte illustre toute la complexité du système, avec un personnel bien souvent dépassé par le trop grand nombre de dossiers à traiter, et les changements réguliers de personnel. Halte invite ainsi à se poser certaines questions : pourquoi y a-t-il autant de problèmes ? Beaucoup de choses sont à revoir…

Être entendu-es

On pourrait s’attendre à une forme de colère, voire une envie de vengeance. Pourtant, rien de tout cela ne se dégage de Halte. On ressent surtout le besoin d’être écouté-es et entendu-es, pour pouvoir enfin pardonner et avancer. Ces jeunes ont besoin de sincérité, de reconnaissance des erreurs du passé. Et c’est cette sincérité qui frappe et ressort de leur côté. Halte sonne comme une forme de mise à nu, où l’on narre des souvenirs parfois intimes, pas pour les revivre, non. Pour les comprendre, pour passer au-dessus, pour avancer. Pour ce faire, ils et elles abordent de nombreuses facettes de leurs réflexions. C’est ici que l’on peut trouver un bémol à ce spectacle : en voulant explorer autant de pistes, on tombe parfois dans une forme de patchwork, avec un certain manque de liant, si ce n’est la thématique générale du spectacle.

Mais l’essentiel est toutefois bien présent : donner la parole à ces jeunes qui ont été privé-es de certains droits élémentaires de l’enfance, comme la santé, l’éducation, les loisirs, la vie ou encore le développement de soi… Toutes et tous s’en sont toutefois sorti-es, grâce ou malgré le placement. Chaque histoire est ainsi différente et singulière, et nous n’en entendons ici que quelques bribes. On aurait envie d’en savoir plus sur leur passé, mais aussi de découvrir leur avenir. Car c’est bien vers cela qu’ils et elles sont tourné-es. L’humour et la joie omniprésent-es en disent long sur le recul dont ils et elles sont capables pour narrer leurs parcours atypiques et difficiles. Et c’est avant tout l’espoir qui résonne à la fin. Que vont-ils/elles devenir ? On ne le sait évidemment pas. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’ils et elles ont toutes les ressources pour avancer, à commencer par une capacité d’analyse sur le monde, une force incroyable et cette envie de vivre, de faire bouger les choses, avec des idées belles et fortes. À (re)voir les 24 et 25 septembre à la Comédie de Genève.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Halte, de Zakaria Houssen Amady, Celina Chraiet, Maël Do Nascimento, Alexis Limacher Abreu, Natalia Nguba Ekela, Clémentine Polly Care Pache, Lisa Ruttgers, Léon Trolliet et Louhan Volff, du 9 au 13 septembre 2026 à l’Arsenic, puis les 24 et 25 septembre 2026 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Marika Dreistadt et Raphaël Defour

Avec Zakaria Attoumani, Celina Chraiet, Maël Do Nascimento, Alexis Limacher Abreu, Natalia Nguba Ekela, Clémentine Polly Care Pache et Léon Trolliet

https://arsenic.ch/spectacle/marika-deisdadt-et-raphael-defour-halte

https://www.comedie.ch/fr/halte-26

Photo : ©Arsenic

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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