Humour… vous avez dit humour ?

Aujourd’hui, trois ouvrages, trois auteurs, trois univers – un seul mot d’ordre : de l’humour ! Retours sur Le Renard et la Faucheuse (Eugène, 2013), Comment j’ai vengé ma ville (Philippe Lamon, 2013) et Mauvaises nouvelles (Jérôme Rosset, 2017) !

Dans le jardin d’Eugène

« Dès que le goupil a pénétré sur le territoire de la Faucheuse, une rumeur s’est répandue dans le voisinage. Sans perdre une seconde, la faune a accouru. Du ciel, des buissons ou de la rue parallèle, on est venu assister au duel entre le renard et la Faucheuse. » (p. 28)

Vous ne vous êtes jamais demandé ce qui se passe chez vous, quand vous partez en vacances ? Cette question, l’écrivain vaudois Eugène se l’est posée. Le Renard et la Faucheuse appartient à la race des livres rares – ceux qu’on dévore et qu’on aime rouvrir à intervalles réguliers. Dès les premiers mots, le décor est planté : « Tel est le jardin. Un lieu qui privilégie le vide. » Ce jardin, c’est l’arène où va se dérouler un fantastique combat : l’affrontement entre un renard… et une tondeuse électrique automatique. Autrement dit, un être qui bouge sans vivre, qui n’a pas plus d’odeur qu’une pierre et pourtant tue. L’horreur absolue…

De ce duel, Eugène tire les ficelles – narratives, stylistiques et philosophiques. L’histoire surprend et bondit, comme le renard chassant le campagnol. Le style attrape par son ironie tranchante, la brièveté énergique des chapitres, la surenchère des répétitions ; il ouvre sur l’aspect philosophique du récit. Plus qu’un combat, Le Renard et la Faucheuse met en jeu un point de vue : celui du narrateur (qui est-il ?) sur nous, les humains – qu’il appelle les Animaux. Nous qui partons en vacances, nous qui laissons une tondeuse semer la mort dans le jardin : nous sommes des Animaux, destructeurs de renards, de chouettes, de campagnols, d’ours, de lynx, de mésanges, d’écureuils et de tant d’autres. Notre existence même n’est-elle pas une grande Faucheuse, qui tond peu à peu la planète ? À lire et à méditer.

Dans la ville de Philippe Lamon

« Suite à une rupture, certains s’étourdissent dans le travail, l’alcool ou la drogue. D’autres adhèrent à une secte, courent des marathons ou vont sauver des bébés phoques au Kamtchatka. Mon exutoire sera tout autre. Je vengerai ma ville. » (p. 109)

Peut-on être un héros… et un gros loser, sans risquer un dédoublement de personnalité ? Cette question polarise la vie de Benjamin Mercey, ancien étudiant en lettres : sportif raté, écrivain raté et actuellement correcteur dans la rédaction du 30 secondes. Son existence a tout du long fleuve tranquille de la médiocrité : affublé de son généreux colocataire Dédé, il fait face à un grand frère trop talentueux, à une petite amie ne recherchant que l’excellence, à des collègues journalistes orthographiquement atrophiés. Tout va à peu près bien jusqu’au jour où La Rotte (VD), le village natal de Benjamin, décroche le titre de ville la moins attractive de Suisse. Un camouflet auquel notre héros va remédier sans tarder !

Sous la plume de Philippe Lamon, Comment j’ai vengé ma ville est une aventure improbable : comme Don Quichotte et Sancho Panza, Benjamin et Dédé suivront des sentiers irréalistes pour arriver à leurs fins. D’un crop circle à une « soirée Casimir », de lettres anonymes en records du Guinness Book, de super-héros en papet vaudois, tous les moyens sont bons pour redorer le blason de La Rotte ! Sans pesanteur, l’humour efficace et les dialogues piquants de Lamon transforment ses personnages en intrépides, moquant au passage les petits travers typiquement helvétiques. Alors ? Prêts à visiter La Rotte ?

Dans la tête de Jérôme Rosset

« Je t’envie et je ne t’envie pas. Je n’aime pas voyager. Pire encore : je n’aime même pas sortir de mon quartier. Mais je dois t’avouer que je t’envierai quand tu traverseras ce torrent pieds nus, que le bouillonnement des flots viendra rafraîchir tes cuisses endolories par ces heures de marche, tu seras là en short, débraillée et heureuse, avec ta maison et tes souvenirs sur le dos. » (p. 27)

Comment résumer un recueil de nouvelles ? La tâche est ardue, voire impossible. Il y a des images, des phrases et des mots qui marquent, alors qu’on déballe les pépites narratives – des bonbons colorés où humour épicé et poésie caustique se mêlent. Des images, des phrases et des mots… pas vraiment de fil rouge, si ce n’est celui de l’imperceptible petit fait, du quotidien surprenant. La vie réserve de ces écarts sur le côté : il convient d’ouvrir l’œil pour les attraper. La vie, c’est par exemple : Amédée, artiste incompris (condamné à faire la vaisselle) ; André, fils du cheminot (qui, plus tard, sera vampire, et na !) ; le sage Bahambur bidin Valathala (dont les rots recèlent paroles de sagesse) ; le malheureux Norbert Poterez (anarchiste dyslexique)… et bien d’autres encore.

Nommés ou anonymes, ils sont les personnages de Jérôme Rosset. Le temps d’une page ou deux, de quelques paragraphes, Mauvaises nouvelles leur prête vie… pour refermer bien vite les portes improbables qu’ils ont ouvertes. Rosset cultive l’art de la micro-nouvelle : pas le temps de s’y poser, on s’y balade avec la rapidité d’un mouche sous caféine. Un éclat de rire, un froncement de sourcil, un halètement retenu – et nous voilà repartis plus loin. Mots choisis, verbes incisifs et décalages cultivés avec le sérieux d’un horticulteur : Jérôme Rosset nous fait voir le monde à sa façon… le temps d’une respiration.

Magali Bossi

Références :

Eugène, Le Renard et la Faucheuse, Vevey, L’Aire, 2013.

Philippe Lamon, Comment j’ai vengé ma ville, Fribourg / Genève, Faim de siècle & Cousu Mouche, 2013.

Jérôme Rosset, Mauvaises nouvelles, Genève, Cousu Mouche, 2017.

Photo : © Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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