Im Wald ou la territorialité des bois

Du 29 septembre au 6 octobre, le plateau du TMG se transforme en… forêt. Bienvenue dans Im Wald, une création 2022 de la Cie Chamar Bell Clochette – entre instant vécu en pleine nature, tableau vivant, prouesse technique, conte onirique et réflexion écologique…

Dans Im Wald, tout commence (et tout finit) dans une forêt. Dans la pénombre qui nous accueille (eh oui ! on joue sur le mystère en n’allumant à peine les lumières de salle), nous devinons des silhouettes verticales qui se balancent dans un vent imaginaire… des arbres ? La lumière s’éteint tout à fait et la plongée commence – car c’est à une véritable plongée sensorielle à laquelle nous convient les deux marionnettistes de la compagnie, Chine Curchod et Roland Bucher, pour cette pièce imaginée au cours de la pandémie.

Espace imaginaire : entre photo et peinture

À travers l’obscurité, nos yeux ne discernent plus rien. Les arbres qu’on entrevoyait sur scène ont disparu. Pourtant, ils sont toujours là, respirant dans le murmure de la brise, craquant de toutes leurs branches. On a presque l’impression d’entendre le lent étirement de l’écorce qui pousse… ou serait-ce le grondement du tonnerre ? Ou, peut-être, le pouls de la forêt elle-même…

Au fur et à mesure que l’aube se lève sur les bois, nous voyons. Le paysage qui apparaît tient à la fois de la réalité biologique (avec une multitude de détails, du lichen qui ronge les souches aux branches mortes, en passant par la mousse ou le contour précis des feuilles) et du panorama croqué par un peintre. L’ensemble des décors, en effet, est peint – dans un style (nous apprend le livret de salle) qui rappelle celui du peintre suisse Hans Emmenegger (1866-1940) et dont on peut admirer l’œuvre au Kunstmuseum de Lucerne. Cette rencontre entre une forêt presque photographiée et une forêt imaginée par le fil du pinceau crée un espace imaginaire au sein duquel les différentes scènes de Im Wald se déroulent – un espace qui n’est ni tout à fait une photo, ni tout à fait une peinture, mais qui se trouve à mi-chemin entre le réel et la représentation.

Être à l’affût

Mais peut-on vraiment parler de « scènes » ? Le terme semble inadéquat, tant Im Wald tisse entre eux des moments temporels dont le glissement chronologique se fait sentir, non pas grâce à un scénario ou des dialogues (il n’y en a pas vraiment – à peine quelques bribes), mais à travers nos impressions sensorielles. La plongée en forêt que nous propose la Cie Chamar Bell Clochette mêle les bribes de vie, sans autre logique narrative que celle de la vie elle-même. Pas de grand récit, donc. Juste des infimes miettes de réel. De loin en loin, nous allons rencontrer les animaux qui habitent cette forêt helvétique : le blaireau qui renifle, l’ours énigmatique, le hibou et ses yeux hallucinés, la fourmi noire (montée sur des roulettes télécommandées, et d’une taille gigantesque !), le serpent (une couleuvre ?), les chauves-souris… Chacune, chacun a son mode de déplacement, ses petites préoccupations (se gratter, renifler, faire des réserves).

Leur vie animale fait écho à la vie des arbres, qui se déploie avec plus de lenteur. Sous les aubes et les crépuscules, au cœur le plus profond des nuits (où les lichens et le mycélium se déploient sous les néons UV, pour nous suggérer une vie qui nous est plus mystérieuse, invisible, mais qui a le pouvoir de ronger les écorces), les arbres ne sont plus seulement le décor peint par l’artiste – ce sont des êtres vivants, sensibles eux aussi. Leurs branches s’agitent devant nous, réactivant des visions de contes enfantins (la forêt sombre de Blanche-Neige n’est pas si loin). Toutefois, c’est à travers nos impressions auditives que les arbres signalent le plus massivement leur présence : la bande-sonore qui porte Im Wald mêle leurs grincements de branches et de troncs, le frémissement de leurs feuilles ou le gazouillis des oiseaux qui les habitent, avec des tonalités plus électroniques – des épaisseurs sonores créant le panorama auditif d’un bois immobile sans être figé.

Nous nous laissons attraper, remuant sans bruit sur nos sièges, tendant le cou, tournant la tête de droite et de gauche – comme si nous étions, non dans un théâtre, mais dans une cabane d’affût, en train de guetter le cerf ou le sanglier qui pourrait surgir. En observant le blaireau, on se prend à rêver de passer ce moment en compagnie de l’artiste et naturaliste Robert Hainard (1906-1999), qui a si bien su capter l’énergie tranquille de ces mustélidés.

Conte onirique… ou écologique ?

Pourtant, une note dissonante se glisse dans la forêt de Im Wald : alors que nos oreilles décryptent peu à peu le chuchotement des arbres, une musique pop retentit brutalement. C’est celle qui sort des écouteurs d’un joggeuse – la seule marionnette humaine de la pièce. Sa présence entre immédiatement en décalage avec la quiétude des bois. Que fait-elle là ? De loin en loin, elle pénètre dans les bois et dans la pièce, courant avec l’insouciance toute-puissante de l’Homo sapiens. Son traitement, en tant que marionnette, l’inscrit en porte-à-faux complet par rapport aux autres personnages (arbres ou animaux). La voici manipulée par un ou une marionnettiste vêtu·e de noir (visage compris), dont la présence sur scène redouble cette soudaine irruption humaine.

Les animaux, au contraire, sont animés pour certains grâce à la robotique et semblent se mouvoir entièrement seuls – c’est le cas, par exemple, de la fourmi ou du hibou. D’autres voient leur peau être revêtue par un des acteurs (Robert Bucher se glisse par exemple dans le corps de l’ours) : l’humain devient animal, à 100%. D’autres, enfin, trouvent vie grâce aux marionnettistes… mais des marionnettistes dissimulés sous des capes de feuilles et de mousse. Dépourvues de forme humaine, ces silhouettes énigmatiques se muent en « êtres de la forêt » (comme l’explique le livret de salle). Elles partagent avec les arbres la même lenteur de mouvement ; avec les animaux, des gestuelles proches de la reptation ou du déplacement à quatre pattes. En leur compagnie, on se trouve à mi-chemin d’un conte, onirique et mystérieux.

À l’instar de certains personnages des films de Hayao Miyazaki, ces « êtres de la forêt » sont-ils les gardiens du lieu, ses protecteurs ? Leur présence confère en tout cas à la pièce une tonalité écologique intéressante (dont on trouve également la trace dans le Princesse Mononoke de Miyazaki), que confirme le final de Im Wald (ne comptez pas sur moi pour le révéler ; le mieux est d’aller le voir !). Finalement, à qui appartient le territoire des bois ? Si la réponse fournie par la Cie Charmar Bell Clochette apparaît très « dans l’air du temps » et nous détache un peu de la poésie tissée par ce tableau forestier vivant, elle a le mérite de nous bousculer, nous qui avons été les hôtes provisoires de ce lieu.

Pour y demeurer, tâchons d’y mériter notre place.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Im Wald, une création de la Cie Chamar Bell Clochette, au Théâtre de Marionnettes de Genève, du 26 septembre au 6 octobre 2022.

Conception et mise en place : Chine Curchod et Roland Bucher

Avec Chine Curchod et Roland Bucher

https://www.marionnettes.ch/spectacle/264/im-wald

Photos : © Cie Chamar Bell Clochette

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *