Interférences : Comment l’hyperconnexion change les rapports humains

En lisant un tel titre, vous vous attendez certainement à une étude scientifique sur les effets du portable et des réseaux sociaux ? Il n’en est rien ! C’est bien du dernier spectacle de la Cie Pré-Scriptum dont nous allons parler. À voir jusqu’au 26 juin à l’Étincelle.

En guise d’introduction, les deux comédien·ne·s que sont Lia Leveillé Mettral et Paul Berrocal s’adressent aux spectacteur·trice·s, en leur intimant de garder leurs téléphones allumés, sonnerie à fond… avant d’être interrompus par un appel. Le public hésite : s’agit-il d’une véritable demande, ou cela fait-il partie du spectacle ? On ne sait trop. Durant toute la représentation, les deux comparses joueront sur ce fil. Au travers de plusieurs scénettes, ils questionnent notre rapport au portable, alternant entre le couple hyperconnecté qui vit sa vie à travers celle des autres ; la relation qu’elle et lui, en tant que comédien·ne entretiennent avec cet objet ; un duo de présentateurs façon téléachat des années 90, qui donne des conseils sur l’utilisation du téléphone en société ; les états dans lesquels on peut se mettre en attendant une réponse qui n’arrive pas ; un slam qui deviendra chanson sur les rôles que remplit le portable dans nos vies ; ou encore la relation parfois ambiguë qu’on entretient avec l’intelligence artificielle qui sert d’assistant·e dans la vie quotidienne…

Entre humour et tragédie

Le ton d’Interférences se veut léger et humoristique. Autant vous le dire tout de suite : on rit beaucoup, en se moquant de cet homme qui s’énerve parce que son amie a caché son portable, ou en ne prenant pas très au sérieux les conseils donnés par le drôle de duo emperruqué des années 90… Pourtant, le rire devient peu à peu grinçant. Les personnages qui nous sont proposés agissent comme un miroir de nous-mêmes et on se reconnaît sans peine dans les petits travers qui nous sont présentés : celui qui n’écoute pas, trop concentré sur sa conversation WhatsApp ; celle qui, à force d’être sur son téléphone, ne voit pas le mal-être de son ami enchaînant les refus de dossiers et se dévalorisant sans pouvoir en parler. Ces comportements, qui nous paraissent anodins au quotidien, peuvent avoir plus d’effets qu’on ne le croit, et le spectacle nous le rappelle cruellement par moments. À cet égard, on citera cette scène dans laquelle Paul reçoit une série de messages de refus de dossiers, pendant que Lia lui raconte les belles opportunités qu’elle a en ce moment et le décollage de sa carrière. Des mots comme « grosse merde » ou « t’es qu’un nul » défilent alors, projetés sur la scène, pour nous rappeler qu’un message pourtant banal, dans certaines situations, peut avoir de lourdes conséquences…

Entre improvisation et texte

S’il y a un élément cher à la compagnie Pré-Scriptum, c’est bien l’improvisation. Outre le texte créé collectivement, les deux acteur·trice·s cherchent également à interagir avec le public. On comprend mieux l’injonction de départ à garder nos portables allumés. Encore faut-il que les spectateur·trice·s y adhèrent, car on est tellement habitué·e·s à les éteindre avant le spectacle qu’on hésite toutes et tous à les rallumer. Il est d’ailleurs paradoxal de nous faire une telle demande dans un moment où, justement, nous décrochons un peu de cet objet qui nous envahit, dans un spectacle qui parle justement de cela… mais c’est là tout le génie de ce choix, qui nous met d’autant plus face à nos propres contradictions : on voudrait être libre, et cela tient en un geste simple – éteindre notre téléphone ou le laisser loin de nous – et pourtant, on n’y arrive pas…

L’hyperconnexion comme addiction

De façon subtile, les scénettes qui nous sont proposées nous ramènent à notre dépendance au portable. Nous avons appris à tout faire avec lui : outre son utilisation première, il nous sert aujourd’hui de GPS, d’aide-mémoire, d’agenda, de lecteur de musique, de radio… Si bien qu’on ne sait plus vraiment faire sans lui. Et ce constat se traduit parfaitement dans le choix de la mise en scène : des cubes et autres parallélépipèdes de bois sont disposés sur la scène, comme le seraient nos applications sur l’écran d’accueil. Le côté carré de cette disposition peut aussi évoquer l’organisation précise que nous force à avoir le portable. Durant tout le spectacle, des projections sont faites sur ces objets : vidéos en selfie, messages envoyés et reçus, capsules YouTube… comme pour nous montrer que le téléphone est toujours présent, même en filigrane, dans nos vies.

Au final, si l’on rit beaucoup face à toutes ces Interférences, le spectacle nous confronte à de nombreuses réflexions sur notre utilisation quotidienne de cet objet si utile. Sera-t-on capable de retenir la leçon et le lâcher un peu ? Notre premier geste à la fin du spectacle, celui de rallumer notre portable et de regarder nos messages, en dit sans doute plus long que n’importe quelle autre réponse… À bon entendeur.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Interférences, écriture collective de la Compagnie Pré-Scriptum, du 23 au 26 juin 2021 à l’Étincelle – Maison de quartier de la Jonction.

Mise en scène : Jérôme Richer

Avec Lia Leveillé Mettral et Paul Berrocal

https://www.prescriptum.ch/

Photo : © Isabelle Meister

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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