Jackie Chan : résurrection
Il y a des films qui nous prennent par les épaules et nous secouent, non par la perfection de leur récit, mais par la beauté rugueuse de ce qu’ils tentent de ressusciter. The Shadow’s Edge, de Larry Yang, est de ceux-là. Dans le rôle du vétéran de la filature devenu Dogsitter, Jackie Chan impressionne.
On en sort lessivé, les yeux encore pleins de cette lumière mouillée de Macao, cette ville où la surveillance est devenue un élément du décor au même titre que l’enseigne d’un casino. Le film se révèle parfois aussi embrouillé que les ruelles qu’il arpente. Mais quand il trouve son souffle, il rappelle les belles heures du cinéma d’action chorégraphié mâtiné de mélodrame de Hong Kong (Johnny Too, John Woo, Tsui Hark, Wong Kar-wai) avec une passion qui tenait du réflexe vital.
Vieille école
L’histoire est un vieux blues qu’on connaît par cœur et qui pourtant, à la bonne heure, peut encore vous serrer la gorge. Un gang d’une élégance glacée, mené par un cerveau, un « vieux renard » qui se fait appeler l’Ombre, ridiculise les forces de l’ordre en retournant contre elles leur propre arsenal technologique. Caméras, drones, intelligences artificielles, tout ce que Macao compte de mouchards sophistiqués devient soudain inutile.
Alors la police, à genoux, va chercher Wong, un ancien spécialiste de la filature qui a depuis longtemps échangé les planques humides contre une meute de chiens qu’il promène dans les rues. Lui, c’est Jackie Chan. Il a 71 ans au compteur, le visage creusé de fatigue, et dès sa première apparition, on sent que quelque chose de différent se joue. Pas de grimaces, pas de gags.
Ceci à certaines exceptions notamment son apparition burlesque en dDogsitter menant une cinquantaine de toutous à bout de laisses, mais toutefois toujours animé d’un regard et d’une mémoire affutés comme une lame. Hors notamment cette brève scène ludique de comédie et la bande son du teaser anxiogène s’achevant sur un « Wouf, wouf !», Jackie Chan se gardera bien de trop renouer avec le filon qui l’a vu dérider, avec un bonheur inégal durant des décennies, le cinéma d’action et d’arts martiaux hongkongais qui ne se refusait pas épisodiquement au mélodrame tout en se prenant parfois trop au sérieux.

Malfrat démoniaque
L’homme porte une faute ancienne et va devoir replonger dans la traque. Face à lui, Tony Leung Ka-fai – l’amant dans le film éponyme signé Jean-Jacques Annaud d’après Duras, c’était lui – compose un malfrat de légende noire capable de rivaliser avec les productions le plus sanglantes et gore type The Raid, en équarrissant une centaine d’adversaires au gré des couloirs claustrophobiques d’une immense demeure décatie.
Un parrain inquiet qui part en vrille étouffant un parricide, entouré de sept fils adoptifs qui sont autant de reflets de son obsession de transmission. Une mission dans laquelle il échouera et scellera dans le sang de certains de ces fils. L’affrontement entre ces deux vieux briscards est l’épine dorsale du film, et quand ils se croisent, la pellicule semble se tendre d’un cran.
Larry Yang nous offre une traque tissée de filatures patientes, de regards échangés à la dérobée, de microréactions interceptées au vol. C’est là que le film est le plus beau : dans ces moments de chasse silencieuse où Chan redevient ce maraudeur des ombres qu’il a toujours su incarner, quand un bon scénario lui en laisse la place. La filature dans un marché de nuit bruissant de parcours croisés, la poursuite dans les étages d’un hôtel où chaque chambre devient un piège potentiel, la scène étranglée d’angoisse dans ce vide sanitaire où deux hommes se battent au couteau comme on règle une dette trop longtemps différée : voilà la sève du film.
Tâtonnements
Ce serait pourtant mentir que de dire que The Shadow’s Edge est, en partie seulement, une pure résurrection du cinéma hongkongais de l’âge d’or. S’étirant sur deux heures vingt, le film souffre de longueurs et d’un goût prononcé pour l’explication de texte sentimentale. Sans taire montage qui, sur les premières scènes d’action, peine à trouver sa respiration. Certains passages nous perdent dans une complexité narrative qu’un montage plus sec aurait élaguée.
Mais l’essentiel est peut-être ailleurs : dans ce que le film tente de réveiller. Il y a dans ce projet un désir palpable de renouer avec l’héritage de ces cinéastes qui ont fait de Hong Kong un laboratoire d’images furieusement original. On pense forcément à John Woo et à ses duels d’honneur baignés de ralenti, à cette manière de rendre le mélodrame aussi explosif qu’une fusillade.
On songe à Tsui Hark, qui a toujours su marier la technologie et la folie des corps. On pense à Johnnie To et à sa science de la pose, à cette élégance du geste suspendu qui transforme une fusillade en chorégraphie mentale. Même Ann Hui, la grande exploratrice des marges sociales, n’est pas si loin : il y a, dans la manière dont Larry Yang filme les liens de loyauté et de dette morale, un écho lointain de son regard.
Et puis il y a Wong Kar-wai, évidemment, dont le fantôme traverse chaque image nocturne de Macao – non pas dans le style, qui n’est pas ici celui du fragment poétique. Mais dans cette idée tenace que la ville elle-même, saturée de néons et de souvenirs, est un personnage. Yang filme Macao comme une plaque sensible où s’inscrivent les failles des hommes.

Cité sécuritaire
Cette ville, justement, est bien plus qu’un décor. L’intrigue nous la décrit comme un territoire d’hypersurveillance, quadrillé de caméras, saturé de systèmes de reconnaissance faciale, où les casinos sont devenus des forteresses de données autant que des temples du jeu. Depuis sa rétrocession à la Chine en 1999, Macao a absorbé un modèle sécuritaire qui en fait l’une des cités les plus surveillées au monde, une extension compacte du rêve de contrôle continental.
Ayant fait un carton mémorable au boxoffice en Chine continentale et totalitaire, The Shadow’s Edge a l’intelligence de ne pas discourir sur ce fait. Mais de le donner littéralement à voir de façon organique, dans l’opacité de ses avenues et le grain numérique de ses écrans de contrôle.
C’est un choix de mise en scène qui donne au film un arrière-goût de contemporanéité inquiète, même si Larry Yang se garde bien d’en faire une lecture politique trop appuyée. Il se contente de laisser traîner, en arrière-plan, cette question lancinante : que reste-t-il de l’humain quand la machine voit tout, sauf l’essentiel ?
Lutte chorégraphiée
Et l’humain, dans le cinéma d’action, c’est aussi un corps qui sait se rendre lisible. C’est là que Jackie Chan reste un maître sans équivalent. Il faut le voir se battre contre des adversaires un peu trop transparents et qui n’ont pas vingt ans avec des draps et une gaffe télescopique dans une buanderie, rebondir contre une machine, glisser sur le carrelage comme un gamin qui connaît chaque centimètre carré de son terrain de jeu.
Depuis les années 1970, le rebondissant Jackie Chan a poussé l’art du combat chorégraphié jusqu’à une forme de poésie concrète, où chaque objet du quotidien – un tabouret, une corde à linge, un plateau-repas – devient une arme ou un appui, un partenaire de danse. Son génie, c’est de ne jamais dissocier la virtuosité acrobatique de la clarté du geste.
Là où tant de productions récentes déchiquètent les corps sous un déluge de coupes frénétiques, les combats de The Shadow’s Edge respirent. On comprend la géographie d’un ascenseur bloqué, on mesure l’étroitesse d’un faux plafond, on sent la contrainte de l’espace, et c’est là, dans la contrainte, que Chan fait jaillir l’imprévu. Ce n’est pas un détail technique, c’est un choix d’éthique visuelle.

Cinéma monde
Le film se souvient aussi qu’il n’est pas seul au monde. Il se mesure sans cesse à des aînés, à des cousins, à des modèles qu’il réinterprète avec les moyens du bord. La scène d’ouverture, ce casse en haute voltige au-dessus du vide d’un gratte-ciel, convoque ouvertement Mission : Impossible – Rogue Nation, la verticalité en moins obsessionnelle, la camaraderie très juvénile de troupe en plus.
Larry Yang ne cherche pas la performance d’exploit physique pur à la Tom Cruise, il cherche une énergie collective, une contagion du mouvement. Plus tard, quand les deux camps se jaugent, se croisent, s’épient à distance dans un ballet urbain fiévreux, c’est au Heat de Michael Mann que l’on pense, et aussi, bien sûr, aux Infernal Affairs, la trilogie d’Andrew Lau et Alan Mak, sur un mafieux infiltré dans la police, où le jeu de regards valait toutes les courses-poursuites. Ces références ne sont jamais plaquées. Elles innervent une mise en scène qui, à ses meilleurs moments, retrouve le goût d’une certaine modestie spectaculaire. Celle d’un cinéma qui faisait de la ville son plus grand décor, et du corps humain son premier effet spécial.

Transmissions
Que reste-t-il au bout du compte ? Le récit d’une transmission de la part d’un vieux loup du kung-fu de tout un art de l’observation et de la filature à une jeune inspectrice boudeuse voulant faire de très jeunes policiers et policières des chasseurs canins œuvrant en meute. Celle-ci bat froid le vétéran, ronchonnant d’abord de devoir comme travailleré en EPHAD en étant sous les ordres du vétéran.
C’est l’étonnante Zhang Zifeng, 23 ans, l’une des meilleures actrices chinoises de sa génération, qui l’incarne, une geek devenue experte en traque de criminels. Le fait de déposer son portable nonchalamment à côté du smartphone du maffieux pour en aspirer les données dans une soirée de repas familial où elle joue la fille de son mentor est un incontournable malicieusement refiguré.
Mais il reste aussi la trajectoire d’un comédien alerte et toujours sur le fil, Jackie Chan. Il retrouve ici le chemin d’une sobriété douloureuse. Cette voie avait déjà été ouverte en 2017 par le thriller crépusculaire et archétypal en forme de Revenge Movie, The Foreigner signé Martin Campbell (Casino Royale). Il voyait le maitre en art martiaux, fatigué et meurtri, grave et minéral, poursuivre implacablement un leader politique irlandais au passé trouble (Pierce Brosnan) impliqué dans un attentat terroriste ayant tué sa fille.
Duel épique
Au cœur de The Shadow’s Edge reste surtout un duo d’acteurs, Chan et Leung, qui échangent des silences comme on partage un secret, font le marché aux poissons tout en s’activant à se piéger mutuellement. Entre deux sourires faussement complices. Il reste encore cette manière, que l’on pensait perdue, de croire encore que l’action a quelque chose à nous raconter d’essentiel, quelque chose sur le temps qui passe et la manière dont on se relève après être tombé. On aurait tort de faire la fine bouche.
Ce sont donc deux légendes qui se font face, l’un sortant de sa retraite, et l’autre de l’ombre. Leur mano a mano impitoyable et interminable dans une remise bas de plafond au milieu des cartons d’oranges épars est d’une sauvagerie épuisante et jusqu’au-boutiste.
En un bref battement d’entre-images, fusionnent dans les traits du malfrat, le souvenir du Terminator métallique avec celui d’un masque théâtral de démon de contes et légendes asiatiques. Et dans cette même logique de l’éternel reboot, la fin annonce clairement une nouvelle escalade à venir depuis la cellule de l’ex-cheffe de gang associé à une nouvelle matrice criminogène. Faut-il pour autant se réjouir du possible retour d’un Jackie Chan’s Movie à tendance noire ?
Bertrand Tappolet
Références :
The Shadow’s Edge, réalisé par Larry Yang, Hong-Kong, 2025, visible sur plateformes.
Avec Jackie Chan, Tony Leung Ka-fai et Zhang Zifeng
Photos : © Space Odyssey
