Jean et Jean sont dans un bateau…
Jean et Jean sont dans un bateau…
Au Théâtre de Carouge, le 13 juin dernier, pour la présentation de la prochaine saison, il y avait deux Jean pour le prix d’un. Ce qui, dans le monde culturel soumis aux coupes budgétaires, relève déjà d’une forme de miracle comptable. Deux directeurs sur scène, Jean Bellorini et Jean Liermier donc. L’un bientôt sortant, l’autre bientôt entrant. L’un tenant la clé du Théâtre comme on tient une lampe dans la nuit. L’autre la recevant comme on reçoit un feu, avec gratitude, joie et ce léger vertige qui accompagne toujours les moments de bascule.
Le moment aurait pu tourner à la cérémonie compassée. On connaît le genre : discours, remerciements, applaudissements, mots de circonstance, trois sourires, deux bouquets, un verre tiède et chacun rentre chez soi. Mais pas ici. Ce fut autre chose. Une conversation. Une traversée à deux voix. Un dialogue drôle, profond, parfois espiègle, souvent émouvant, entre deux hommes qui ne parlent pas seulement d’une saison théâtrale mais de ce que le théâtre peut encore dans un monde qui, avouons-le, donne parfois envie de se réfugier sous une couverture lestée avec un stock de chocolat noir et la désactivation des notifications. Sur scène, donc, Jean et Jean.
– Alors, tu pars ?
– Un peu, oui. On passe, nous.
– Qu’est-ce qui reste ?
– Les textes, les auteurs.
– Où ça ?
– Partout si on sait entendre les murs.
– Les murs parlent ?
– Toujours. Ils gardent les voix, les ratages, les miracles…
– … ah oui… Et les saluts, les rires, les colères…
– … la magie éphémère, les restrictions budgétaires, les directeurs qui passent…
– Tu fermes une porte ?
– Non, je confie une clé.
– C’est plus élégant.
– C’est surtout moins triste.
– L’héritage est un cadeau.
– Depuis 58, ce Théâtre s’appuie sur les textes d’hier pour parler d’aujourd’hui.
– Les vivants qui font parler les morts…
– Et les morts qui nous aident à comprendre les vivants.
– Oui, c’est une boussole.
– Tu vois, tu es prêt.
– Mon désir, c’est la continuité, accepter que le souvenir vive dans l’avenir.
– Fais gaffe avec les belles phrases.
– Faut pas ?
– Le public ici repère vite les phrases creuses.

Et c’est peut-être cela qui a frappé dans cette présentation de saison : la sensation que les mots sonnaient plein. Que derrière l’exercice obligé de la programmation, il y avait une idée. Et derrière l’idée, un attachement. Et derrière l’attachement, cette conviction rare que le théâtre n’est pas une aimable décoration de la vie sociale mais une nécessité démocratique et poétique pour fédérer une communauté d’émotions et de pensées.
– Le théâtre émancipe…
– S’il ne le fait pas, à quoi sert-il ?
– À remplir sa salle jusqu’à la gorge ? T’as vu le taux de remplissage ?
– 103 %… un vrai score de dictateur.
– À la différence que le public choisit, lui.
– Pourquoi il vient, tu penses ?
– Pour ne pas laisser le monde aux cyniques et aux sinistres.
– C’est beau, ça.
– Comme le théâtre.
– Et on a tous besoin d’histoires, d’espoir.
– Oui, pour nous comprendre, il faut des récits…
– Et des textes, des corps, des décors, des sons, de la lumière…
– J’adore quand tu t’emballes, Jean. Oui, de l’artisanat…
– Qui demande du temps.
– Contre l’emballement du temps.
– Une émotion, ça se prépare longtemps pour avoir l’air d’advenir soudain.
– Encore une de tes belles phrases.
– Je suis à bonne école avec toi…
– Bref, fabriquer de l’éphémère avec une précision d’horloger.
– Suisse, alors.
– Carougeoise, surtout.

La saison 26-27 redira que le rêve ne tient debout que parce que chaque boulon est serré au bon endroit. Il n’y a pas de petits rôles au théâtre. La création demeure le cœur battant du lieu. Faire naître les spectacles, les accompagner, les faire vivre le plus loin possible. Ne pas seulement accueillir des œuvres, mais participer à leur respiration.
– Commençons par Tchekhov pour ouvrir la saison.
– La Demande en mariage et L’Ours.
– Une jeune équipe. Un camion-théâtre. La petite salle ensuite.
– L’amour, la propriété, les malentendus, la mauvaise foi, les élans contrariés…
– Bref, l’humanité.
– Tchekhov savait qu’on peut être ridicule en souffrant sincèrement.
– Tchekhov savait tout.
– Puis Tennessee Williams et sa Ménagerie de verre.
– Fragile rien que dans le titre.
– On imagine déjà les êtres sur le point de se briser…
– … les liens familiaux invisibles, les fidélités qui étouffent…
– Cette histoire, tu la mets en scène.
– Merci à toi de me laisser cette place.
– Merci à toi de m’avoir fait la place.
– Tennessee, c’est de la dentelle, des êtres en apesanteur.
– De ceux qu’on croit pouvoir saisir et qui nous filent entre les doigts…
– Le théâtre est peut-être l’art de rendre visibles les forces qui nous traversent.
– Et les familles sont pleines de forces invisibles.
– Voilà pourquoi elles font de si bons drames et de si mauvais repas de Noël.
– Sacré Jean.
– Puis viendra Le Petit Prince. Ça c’est toi.
– Oui, un Petit Prince musical franco-chinois.
– Depuis le ciel, il n’y a pas de frontière, disait Saint-Exupéry.
– Il faut faire circuler l’imaginaire quand les États se barricadent.
– Tu vas donc faire parler le petit garçon aux cheveux d’or avec la Chine ancienne ?
– Avec la poésie Tang. Et la musique comme trait d’union.
– Toutes les histoires ont déjà été racontées…
– Oui, c’est la manière dont on les raconte qui fait la différence…
– Et là ?
– Là c’est la musique qui fera trait d’union, comme une prière pour la fraternité.
– Un peu en écho au spectacle des Messagères que tu as monté l’an passé ?
– Oui, mais moins politiquement direct, plus métaphorique.
– On se réjouit.
– Et puis Kiss & Cry.
– Rien que le titre donne envie de sourire avant même de savoir pourquoi.
– Spectacle-bonbon, baume pour le cœur, souvenir d’enfance…
– … Poésie miniature filmée en direct, doigts qui dansent…
– … Un monde minuscule agrandi à la taille de nos émotions.
– On ne sait pas pourquoi c’est beau quand c’est beau…
– … Mais on sait que c’est beau.
– Oui, la beauté n’a pas toujours besoin de justificatif.
– Elle arrive. Elle désarme. Elle fait tomber les défenses.
– Elle nous rend un peu moins cyniques, donc un peu moins morts.
– Vivement Noël.
– Et après ce bonbon ?
– Dom Juan.
– Ah. Changement de régime alimentaire.
– On retourne à la source. Le patron…
– Dom Juan, être sans foi ni loi.
– Placé dans une lumière mexicaine.
– Dom Juan est un prédateur charmant. C’est ce qui le rend dangereux.
– Comme le Tartuffe que tu as créé ici il y a quelques mois ?
– S’il était seulement odieux, personne ne tomberait dans le panneau.
– Le théâtre sert aussi à reconnaître les panneaux.
– Et les gouffres derrière les beaux parleurs.
– On revient toujours à la politique.
– Avec Molière, on n’en sort jamais.

– Arrivera ensuite l’amie Brigitte Rosset.
– Oui, avec ce spectacle au titre improbable…1
– Rien que ce titre est une table dressée pour le bonheur.
– Ça sent les repas de famille, les politesses convenues et les dérapages…
– Brigitte est une géniale cartographe du ridicule et des tendresses humaines.
– Elle est de celles et ceux qui savent nous faire rire de nous. C’est important.
– Fondamental. Quarante ans que Coluche est mort.
– Oui et on ne va pas sauver le monde en faisant la gueule.
– On ne sauvera peut-être pas le monde, mais on y va avec le sourire aux lèvres.
– Et qui sait si un miracle ne va pas se produire ?
– En parlant de miracle, l’an passé Stephan Eicher en a créé un joli.
– Avec son seul en scène musical ?
– Tout à fait. Et ça nous a donné envie de recommencer avec Où es-tu ?
– Ici, pourquoi ?
– Non, c’est le titre.
– Je sais, Jean, je cherche l’effet.
– Ah oui. Un flop en direct. Ça fait aussi partie du métier.
– Voilà, voilà. Où es-tu ? c’est donc un récital poétique…
– … avec Keren Ann et Irène Jacob.
– Qui chanteront Baudelaire, Leonard Cohen, Bukowski…
– La poésie, au-delà du supplément d’âme, reste une lumière dans le brouillard.
– Quand le temps est à la gueule de bois, être tout le temps ivre de poésie.
– Baudelaire… Quand poésie et théâtre se rencontrent…
– Oui, se rassembler pour se reconnecter à notre commune humanité.
– Acte hautement révolutionnaire.
– Donc politique.
– Tout à fait, Jean-Baptiste.
– Et voici Victor Hugo. L’Homme qui rit. Mis en scène par toi, le Jean de demain.
– Il y avait sous leurs paupières fermées de la lumière d’étoiles.
– Rien que cette phrase pourrait justifier une saison.
– Hugo, donc. Le peuple, les monstres, les puissants, les humiliés…
– … les visages défigurés par la cruauté sociale et pourtant traversés d’étoiles.
– Hugo est dangereux. Parce qu’il est vivant.
– Parce qu’il savait que les monstres ne sont pas ceux que l’on montre du doigt.
– Et que le rire peut être une blessure.
– Ou une arme.
– Ou les deux.
– Tu vois, nous sommes d’accord.
– Nous l’étions avant de nous rencontrer, je pense.

– Ensuite, Zone d’attente de Macha Makeïeff.
– La Macha des Deschiens ?
– Herself. Ou comment pousser une situation burlesque le plus loin possible.
– Le burlesque est une métaphysique.
– Tu vas peut-être trop loin, là…
– Buster Keaton. Plus le monde s’effondre, plus le visage reste impassible.
– C’est une sagesse.
– Ou un traumatisme.
– Au théâtre, les deux se tiennent souvent par la main.
– Comme nous…
– Et puis il y aura Tropismes, le spectacle de notre troupe de théâtre amateur.
– Mot magnifique, amateur, celle ou celui qui aime.
– Oui, transmettre au plus grand nombre la passion du théâtre.
– J’ai compris qu’on peut rejoindre la Troupe à tout moment…
– C’est l’idée, ouvrir le théâtre à d’autres horizons.
– Comme le volet de la médiation avec le Printemps Mirandolina ?
– C’est ça, donner des perspectives à celles et ceux qui pourraient en manquer.
– Concrètement ?
– Faire venir au théâtre des publics qui vivent l’exclusion sociale…
– Comme ?
– La liste est longue, malheureusement. Regarde dans le dossier…
– C’est fort cet effort de transmission.
– Conserver sans transmettre, c’est momifier.
– Tu as la formule, cher Jean.
– Le théâtre n’est pas un musée des phrases mortes.
– Même les classiques ?
– Un classique n’est pas un monument. C’est une braise.
– Il faut souffler dessus ?
– Oui, avec respect, créativité et un brin d’irrévérence.
Ainsi nulle opposition entre hier et demain. Pas de révolution proclamée. Plutôt un trait d’union. Un passage de clé, la 000001. Une reconnaissance. Personne ne doit tuer le père ou jouer au fantôme. Juste une continuité en confiance, au service de plus grand que nous : le théâtre. Il faut être sûr de ce qu’on a construit pour accepter que cela continue autrement. Il faut être humble pour entrer dans une maison qui a déjà tant vécu. Il faut être artiste pour comprendre que les rendez-vous comptent davantage que les hasards.
– Il n’y a pas de hasard.
– Il n’y a que des rendez-vous.
– Celle-là, tu l’as déjà dite.
– Je sais. Les bonnes phrases reviennent comme les bons textes.
– Merci pour ce rendez-vous, Jean.
– Je t’attendais. C’est fait, je peux passer, je suis content.
– Ça se voit.

Alors Jean et Jean sont dans un bateau. Mais personne ne tombe à l’eau. Ou plutôt si : tout le monde accepte de se mouiller un peu. L’un dans la mémoire, l’autre dans la promesse. L’un avec son éloquence charismatique, sa manière habitée de parler du lieu comme d’un organisme vivant. L’autre avec cette douceur grave des artistes qui savent que la poésie n’est pas une fuite mais une manière concrète de tenir debout.
Et le public ? Il écoutait. Il sentait certainement que cette présentation de saison vibrionnante avait quelque chose de plus rare qu’un changement de direction. Une fidélité en mouvement. Une amitié professionnelle. Une manière élégante de dire que le théâtre, quand il est bien servi, n’appartient jamais tout à fait à celles et ceux qui le dirigent mais aussi et surtout à toutes celles et ceux qui le font et qui ont été justement appelé-es sur le plateau pour les saluts.
– Tu sais ce que je te souhaite ?
– Non.
– De garder la clé sans jamais fermer la porte.
– Et moi, tu sais ce que je te souhaite ?
– Non.
– De partir sans partir.
– C’est-à-dire ?
– De rester dans les murs sans hanter les couloirs.
– C’est quasi impossible.
– Donc théâtral.
En sortant de la salle, c’est l’été, les gens boivent un verre sur la place, à l’ombre du grand arbre. Le désordre du monde semble un peu apaisé. Alors revient l’idée, ancienne et actuelle, que le théâtre sert peut-être à cela : faire tenir ensemble le sens et les sens, regarder les autres pour mieux se comprendre soi-même. Re-faire collectif, être avec l’autre dans une vibration commune, sensible. Et, par les temps qui courent, ce n’est pas rien. C’est peut-être même l’essentiel.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Présentation de la saison 26-27 du Théâtre de Carouge sur le site web
Photos : © Anne Colliard, Yang Hua, Stéphane Michaud, Carole Parodi, Guillaume Perret et Farah Siblini.

