Le banc : cinéma

Deuil éternel

Il est des films que l’on ne regarde pas vraiment. Ils vous regardent, d’abord, depuis une distance qui n’est pas celle du spectacle mais celle de l’absence. Laguna est de ceux-là. L’opus du cinéaste lituanien Šarūnas Bartas s’éprouve. Une réalisation aimante et désarmante. 

Laguna refuse les catégories. Documentaire ? Fiction ? Film intime ? Tout à la fois, et rien de tout cela. Bartas, qui a perdu sa fille aînée Ina Marija en 2021 – tuée par un conducteur ivre alors qu’elle circulait à vélo, à quelques minutes de chez elle en Lituanie – retourne au Mexique avec sa plus jeune fille, Una. C’est là, sur la côte pacifique, qu’Ina avait vécu et tourné comme actrice. C’est là qu’elle aimait se fondre dans les mangroves et la lumière.

Le film, débuté du vivant de la disparue, devient après sa mort un geste de survie. « Pendant plusieurs années après la mort de ma fille Ina, on pourrait dire que je n’étais tout simplement plus là », confie Bartas. Le cinéma devient alors une manière de respirer avec ce qui manque. Une caméra à l’épaule, des plans qui s’étirent, des silences qui s’installent. A l’instar d’une tortue de mer venue pondre ses œufs sur la rive au fil d’une séquence incroyablement étirée évoquant le cycle de la vie et de la mort, Laguna avance par blocs de temps presque autonomes Comme si le film lui-même cherchait sa forme, hésitait entre le témoignage brut et la méditation poétique.

Mémoires

Au milieu des couleurs éclatantes du Mexique – vert profond des mangroves, bleu de l’océan, ocre des plages – surgissent soudain des images en noir et blanc. Elles sont rares, et d’autant plus déchirantes. Une jeune femme, Ina Marija, regarde la caméra. Elle parle : « Je me souviens… C’est l’œil curieux que je regardais le monde… Et moi, j’étais un fragment de ce monde infini que j’aimais. Tout était vrai et simple. »

Ce passage monochrome n’est pas un souvenir parmi d’autres. Il est la clé de voûte du film. Le noir et blanc ne signale pas seulement le passé. Ce choix suspend le visage hors du temps, hors de la vie, hors de la mort. La frontalité du regard, la nudité de la confession, tout cela fait de cette séquence un véritable tombeau cinématographique. Le cinéma ne commente pas la mort, il conserve devant nous ce que la mort a soustrait. Et quand Ina Marija ajoute : « Ma petite flamme s’est consumée depuis longtemps, les braises sont froides depuis longtemps » , c’est l’épuisement de toute une famille qui se dit. Sans pathos, sans emphase. Juste la vérité d’une absence qui ne guérira pas.

Deuil comme langage

Le film suit Bartas et sa fille cadette Una. Ils traversent la jungle, s’arrêtent chez des habitants, partagent des repas, allument des feux de camp. Les conversations entre le père et l’enfant sont parmi les scènes les plus tendres. Una demande où vont les morts. Bartas répond : « Nous ne savons pas comment cela se terminera, et c’est ce qui rend la vie intéressante ». Il y a dans ces échanges une simplicité presque effrayante. Celle des mots qui ne cherchent pas à consoler mais à nommer l’indicible.

On songe à Peace to Us in Our Dreams (2015), où Bartas filmait déjà sa propre famille, sa fille aînée, dans une maison de campagne lituanienne. Là-bas, les non-dits régnaient. Ici, dans la lagune mexicaine, la parole cherche une adresse par-delà la mort. Le film ne raconte pas une histoire ; il installe une relation. Celle d’un père qui n’a pas su protéger sa fille et qui, pourtant, continue de l’accompagner, de la filmer, de la faire exister à travers le regard qu’il pose sur le monde. « Si nous ne l’avions pas connue, nous n’aurions pas su qu’une personne comme cela existait », dit-il à Una. La gratitude, plus forte que le chagrin.

Paysage comme état intérieur

La lagune est ravagée par les ouragans, mais elle renaît toujours. Ce motif n’est pas un symbole commode. Il est la matière même du film. Bartas filme les mangroves, l’océan, les tortues qui peinent à regagner la mer, un alligator qui traverse l’image, les habitants des baraques de fortune plantées au milieu de la forêt tropicale et qui attendent la mort comme une délivrance tout en remerciant la vie. La nature n’est pas un décor. Elle est une force spirituelle, une temporalité autre, faite de cycles et de destruction lente.

Une séquence, en particulier, hante le film. Celle d’une tortue marine qui s’épuise à sortir d’un trou dans le sable, s’enfonçant davantage à chaque tentative. La scène dure jusqu’au malaise. Que fait le cinéaste à filmer cette cruauté ? Il nous rend témoins de l’impuissance, de la lutte, de la fragilité de la vie. La tortue finira par rejoindre l’océan, mais l’image reste : celle d’un être qui s’agrippe à l’existence, sans savoir si elle y parviendra. Comme Ina Marija. Comme Bartas lui-même.

Lenteur nécessaire

Le rythme de Laguna est celui de la méditation. Plans longs, silences, errances. Le film refuse l’urgence, l’explication, le récit convenu. Pour certains spectateurs, cette lenteur pourra sembler excessive, voire abstraite. On peut lui reprocher une opacité narrative, une distance émotionnelle que les rares dialogues ne comblent pas toujours. Le film ne dit rien des circonstances de la mort d’Ina Marija, ne montre aucun visage de la douleur, aucune crise. Tout est retenu, contenu, presque effacé.

Mais c’est peut-être là sa force : Bartas ne fait pas le deuil pour nous. Il nous invite à partager son régime de perception, sa manière d’habiter l’image comme on habite un lieu vide. L’austérité du film n’est pas un défaut ; elle est la conséquence d’une perte qui ne peut être mise en scène sans se trahir. Laguna répond par le retrait, par la retenue, par une forme de pudeur qui confine parfois à l’effacement.

Cinéma du silence

Depuis ses débuts dans les années 1990, Bartas a construit un cinéma du silence, de l’errance et des corps séparés. Trois jours, Corridor, Few of Us filmaient des existences cloîtrées, des paysages délabrés, des communautés en marge. Le cinéaste y cultivait une forme de radicalité mutique, héritée du cinéma soviétique mais tournée vers une spiritualité laïque.

Avec Laguna, le réalisateur pousse cette esthétique vers sa zone la plus intime. Le silence n’est plus seulement une forme. Il devient la conséquence d’une perte. Le film est à la fois un aboutissement et une rupture. Aboutissement d’une œuvre toujours attachée aux marges, aux frontières, à la fragilité des liens. Rupture, parce que jamais Bartas n’avait mis autant de lui-même dans l’image. Le cinéaste apparaît, parle, pleure, interroge sa fille. Il n’est plus le témoin distant d’un monde en ruine ; il est lui-même en ruine. Et il filme depuis ce lieu.

Parentés sensorielles

On pense, en regardant Laguna, à certains films de Carlos Reygadas, où le paysage mexicain devient le théâtre d’une spiritualité charnelle, d’une fusion entre l’humain et l’élémentaire. On songe aussi à Apichatpong Weerasethakul, dont le cinéma explore la mémoire, le rêve et la perméabilité entre les mondes. Ces parentés ne sont pas des influences revendiquées. Elles sont des affinités de rythme, de perception, de rapport au temps.

Comme chez Reygadas, la nature chez Bartas n’est jamais un simple décor. Elle est un personnage, une force qui écrase et qui console, qui détruit et qui régénère. Comme chez Weerasethakul, le film avance par fragments sensoriels, laissant son public construire son propre chemin. Mais Laguna se distingue par son ancrage autobiographique, par la douleur nue qui le traverse. Ce n’est pas un film sur le deuil en général. C’est le deuil choral, intergénérationnel d’un père, d’une sœur, d’une famille. Et cette singularité le rend à la fois plus fragile et plus universel.

Fidélité

La dernière phrase du monologue d’Ina Marija résonne comme un testament : « Seule demeure la fidélité. » Fidélité à l’absente, à la lagune qu’elle aimait, aux mangroves qu’elle parcourait, au monde qu’elle regardait avec un œil curieux. Fidélité, aussi, à l’acte de filmer. Comme si continuer à tourner, à revenir, à s’asseoir devant le feu avec Una, était une manière de ne pas laisser la mort refermer tout à fait la porte.

 Laguna n’offre pas de réconfort facile. Il ne promet pas de guérison. Mais montre simplement un père et sa fille qui avancent, respirent, se regardent dans un amour absolu, inconditionnel. Et dans leurs gestes minuscules, presque rien, quelque chose tient encore. Une flamme ne brûle plus. Mais le film veille autour d’elle.

Bertrand Tappolet

Référence :

Laguna de Šarūnas Bartas, Lituanie-France, 2025, visible sur plateforme.

Avec Šarūnas Bartas, Ina Marija Bartaitė, Una Marija Bartaitė

Photos : ©Shellac

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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