Les réverbères : arts vivants

J’irai médire sur ta tombe

Ou quand Meury trempe sa plume dans l’encrier des salauds – Veuves Coquelicots de Thierry Meuryun spectacle à voir au P’tit Music’Hohl jusqu’au 28 mars 2024.

Elles sont deux, Brigitte et Natacha, à venir au cimetière et à les entendre, il n’y a aucune vraie bonne raison pour soutenir leurs sombres habitudes. Leurs deux bonshommes mangent les pissenlits par la racine depuis trois ans et le goût amer de la plante se retrouve dans les dialogues des deux survivantes. Quel est ce lien étrange qui les pousse à revenir quotidiennement pour l’une, régulièrement pour l’autre sur la tombe de ces deux fossoyeurs de vie conjugale ? Elles ne se connaissent pas et vont découvrir que la vie a tissé des liens entre elles à leur insu.

Nous naissons par hasard dans un monde qui s’en fout et nous allons y mourir sans savoir pourquoi nous somme passé·e·s par là. Faute de trouver une raison, il est possible de s’en inventer, ce qui permet de remplir le vide. Cet état implique des choix, des choix de vie, des choix de sens tels que se rendre au boulevard des allongés.

Un matin, comme tous les matins du monde, Brigitte (Véronique Mattana) arrive au cimetière avec son caddie à roulettes. Tabouret de toile déplié, elle va passer sa journée, bouteille de cognac en poche face à la tombe de Maurice, le défunt mari. Une journée entière, répétée chaque jour et dédiée entièrement à la haine du bonhomme. Et, comme pour bien marquer la chose, elle y dépose ce qui semble être un pot de fleurs d’ambroisie. Dès lors, c’est l’avalanche de vacheries, de saillies drolatiques amères, de revanches verbales teintées de méchanceté à l’humour acide. J’aime pas Maurice ! Je lui ai apporté une plante. Il n’aime pas les plantes. J’aime pas Maurice. On aime !

Véronique Mattana incarne magnifiquement et avec force ce personnage issu de la légion des femmes battues. Elle porte chaque rosserie qui soulage le personnage des pluies de beignes et sa pertinente drôlerie se tisse entre les angoisses du retour de l’homme aviné et les petits matins douloureux. La veuve s’en prend à celui qui ne peut plus se défendre comme elle n’a jamais pu le faire elle-même du temps de son vivant. Texte dit et écrit avec une grande maîtrise sur la crête de cet humour qui place le public entre le rire et l’effroi.

La rencontre se fait deux tombes plus loin. Toute de rouge vêtue, Natacha (Mado Sierro) pose une rose sur la pierre de son mari défunt. La similitude crée des liens. On papote, on partage, puis elles parlent, se confient et enfin elles déballent tout. L’élégance toute de retenue de Mado Sierro sert un personnage qui vit dans un monde où les portes d’entrée sont en chêne. Une épaisseur qui ne laisse rien passer. Ni la vie, ni les mots. Alors, le jour où elle entre à l’improviste, sa vie change et les mots éclatent : trompée avec un homme. Ici aussi le rire et la peur font – à l’inverse des deux héroïnes – bon ménage.

Mado Sierro évoque avec justesse la stupeur qui va bouleverser sa féminité et sa valeur en tant que femme. Des coups au corps ou des coups à l’âme : qu’importe, il reste des plaies ! Alors, en suivant les règles du comique boulevardier, elle va se venger. Mais la dame connaît son prix. Faute de premier venu, ce sera dans la tranche des deux cents, deux cents cinquante prétendants qu’elle succombera à un homme charmant nommé Momo qui l’enverra dans les rideaux, parfois brutalement. Tiens ?

Alors, les deux victimes de la vie passent au tutoiement, à la bouteille de cognac, à la danse entre les tombes et qu’importe les regards des autres. Ceux qui regardaient ailleurs quand l’une était trompée, quand l’autre était battue.

Mais le temps passe et l’on se dit : à bientôt peut-être. Brigitte reviendra le lendemain, c’est un sens qu’elle donne au reste de sa vie. En partant elle a laissé suffisamment de fiel. Il lui faudra toute une nuit pour en retrouver. C’est désespérant de solitude. Natacha ne reviendra pas. Cette dernière, en partant, déplace la rose sur une tombe voisine. Sa prochaine nuit sera pleine d’espérance et dès le lendemain elle donnera un autre sens à sa vie. C’est très bien joué, drôle, intelligent et très fin d’écriture.

La vie de ces deux veuves Coquelicots est à cueillir au P’tit Music’Hohl. Entre humour féroce et coups de la vie, ce spectacle est un pur moment de joie.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

Veuves Coquelicots, de Thierry Meury, au P’tit Music’Hohl du 28 février au 28 mars 2024.

Mise en scène : Thierry Meury

Avec Véronique Mattana et Mado Sierro

Photos : © Japa Widler

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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