Jouer pour comprendre le conflit

L’histoire d’un conflit séculaire, mêlée à celle d’une amitié profonde, le tout montré à travers le théâtre d’objets. Joueurs est un petit bijou d’inventivité et d’émotions, par la Cie les Maladroits. À voir encore jusqu’à dimanche au Théâtre des Marionnettes.

Tout commence dans le noir, par des voix-off de journalistes décrivant des scènes de violence. Quand la lumière s’allume, on retrouve Youssef, plasticien, dans son atelier, qui figure un immeuble en empilant des briques, qu’il casse, avec toujours en fond les descriptions de bombardements et autres affrontements entre Israël et Palestine. C’est bien de cela dont il sera question. Youssef et Thomas ont grandi ensemble. Alors qu’ils ont voulu visiter la Palestine, Youssef s’est vu refuser l’entrée en Israël, à cause de ses origines. Thomas poursuit son périple, rencontre la famille de son ami et restera même un certain temps sur place. À son retour, il retrouve Youssef dans l’atelier de ce dernier. Ensemble, avec tous les objets qui leur tombent sous la main, ils se racontent le séjour de Thomas, mais aussi l’histoire de ce conflit ô combien complexe, en tentant d’y trouver une note d’espoir… Un spectacle utopique, vous avez dit ?

De briques et de bois

Ce qui marque d’abord dans Joueurs, c’est l’extrême inventivité des deux comédiens. Le conflit est lointain, sa complexité indéfinissable, tant et si bien qu’on ne perçoit pas de véritable solution pour y mettre fin. Pourtant, les deux compères parviennent à montrer cette histoire avec une simplicité et une certaine forme d’innocence, comme deux enfants, d’où le titre. La partie israélienne est symbolisée par des briques, alors que la Palestine est faite de bois. Une allusion au conte des Trois petits cochons pour montrer la solidité de l’une face à la fragilité de l’autre ? Il y a sans doute de cela. Et au milieu de ce conflit, la ville de Jérusalem, construite elle sur un établi, avec différentes théières. Car Youssef est un grand amateur de thé. Bref, on ajoutera quelques oliviers miniatures, un tram au milieu de la ville, et une ou deux voitures pour signifier les longs déplacements à travers le pays. On en oublierait presque de citer les soldats de plomb présents à chaque checkpoint. Tout semble rappeler un univers enfantin, et pourtant…

Par le biais du jeu, Thomas et Youssef racontent les étapes de l’histoire et les différentes dominations du territoire, en utilisant là aussi les théières. On aura d’ailleurs une grosse pensée pour la période de présence anglaise… À la grande Histoire se mêle celle de Thomas en Palestine, les rencontres qu’il y a faites, l’évolution du quartier : ne pouvant s’étendre sur une plus grande surface, les immeubles ont grandi vers le haut.

De jeu, il y en a aussi du plus théâtral, lorsque les deux comédiens interprètent le grand-père et le grand-oncle de Youssef, ces résistants palestiniens qui ne lâchent jamais rien, ou encore Nour, une jeune musicienne que rencontre Thomas… Sans oublier les deux frères israéliens à la fin du spectacle, deux hommes aux mentalités bien différentes qui illustrent à quel point ce conflit dépasse tout le monde, même ceux qui en sont partie prenante.

Un tourbillon d’émotions

On pourrait d’abord croire, au vu de la thématique, que Joueurs est un spectacle grave. Il n’en est rien. D’ailleurs, on se surprend à rire beaucoup. On a évoqué la théière anglaise, on citera aussi ce moment où Thomas annonce qu’il est considéré comme danger 7/7 par le gouvernement israélien, provoquant le fou-rire de Youssef. Ces moments de rire bienvenus sont nombreux dans le spectacle et nous permettent de respirer au milieu d’une histoire pourtant bien sombre. Des moments de choc, nous en vivons aussi, de la dispute des deux amis, au partage des zones de la Palestine par Israël, en passant surtout par la nuit où l’armée a attaqué le camp où Thomas vivait, dans ce qui constitue le paroxysme de ce spectacle, à tous points de vue. Sans trop en dévoiler, on évoquera simplement qu’il implique une caméra, filmant Thomas puis les rues miniaturisées la nuit, que l’odeur de brûlé se mêle à l’image incroyablement suggestive, voire réaliste des rues dans lesquelles Thomas et ses amis tentent de fuir l’attaque. Un moment particulièrement prenant.

Si l’on perçoit un certain parti pris – dû aussi aux vécus et origines des personnages – Joueurs ne présente pas pour autant une image simpliste dans laquelle Israël serait seulement un méchant colonisateur, alors que la Palestine se contenterait de se défendre et d’être une victime totale. Joueurs nous fait ainsi sentir que tout est bien plus profond et compliqué que ces considérations-là. Pour preuve les deux Israéliens de la fin du spectacle, eux-mêmes pris entre deux feux…

Tout est si bien amené qu’on ne peut s’empêcher de se poser cette question simple : tout cela est-il vrai ? Thomas et Youssef ont-ils véritablement vécu tout cela, ou ont-ils été inventés pour le spectacle ? On aurait tant envie d’en savoir plus sur leur histoire… Et voilà qu’ils nous laissent sur une incroyable émotion finale, en reliant le conflit à de nombreux précédents, qu’on parle de colonisation ou de murs qui ont séparé des villes et des pays. Dans un final tonitruant, la boucle est finalement bouclée : les murs tombent, tout est cassé. L’image initiale revient, avec un tout autre message : celui de tout reconstruire là-dessus, d’abolir les frontières pour rêver, ensemble, à un avenir meilleur. Entre espoir et utopie, les mots nous manquent à la fin de Joueurs, et la seule chose qui sort de nos bouches est simple : « wahow ».

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Joueurs, par la Cie les Maladroits, du 23 au 27 novembre 2022 au Théâtres des Marionnettes.

Mise en scène : Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer

Avec Benjamin Ducasse et Hugo Verceletto

https://www.marionnettes.ch/spectacle/265/joueurs

Photos : © Cie Les Maladroits

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

Une réflexion sur “Jouer pour comprendre le conflit

  • 26 novembre 2022 à 22h16
    Permalien

    Bonjour-soir,
    Merci pour votre travail, votre article est remarquable par sa justesse et son ton. Vous êtes fidèle au spectacle et à leurs auteurs. J’ai été touché par ce que vous en dîtes.
    Je vous souhaite de réussir dans votre métier, vous avez à mon sens bien des capacités qui manquent à nombre de vos confrères.
    Bonne vie à vous et encore grans merci.
    Michel Coudert

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