La fontaine : autresLa fontaine : divers

Journal de bord d’un film qui fait peur : 1 — Enfant craintif derrière une caméra

Dans quelques semaines commence le tournage d’un court métrage intitulé Giallo, un film qui s’inspire du cinéma d’horreur italien et qui raconte le sentiment de peur (celle des cauchemars, des événements, du corps, de l’esprit). S’agissant de mon premier film, je me suis dit qu’il serait intéressant de consigner le récit de cette aventure quelque part. Voici donc les premières pages de mon « journal de bord ».

Mardi 7 juillet 2026

Je suis un enfant craintif. C’est comme ça, telle est ma nature. Enfant craintif je suis, je serai et j’ai été. Enfant craintif, signifie que notre processus d’apprentissage du monde et des « choses de la vie » est inhérent à un sentiment de terreur. Le connu comme l’inconnu suscitent par conséquent, de manière tout à fait naturelle, de fortes angoisses.

Enfant – déjà craintif, craintif à mort – je me cherchais des poux dans mon imaginaire. Je cherchais, entre l’idée du pire et l’idée du probable, le juste compromis pouvant satisfaire ma peur originelle des choses. J’eus très vite peur de tout un tas d’idées qui me venaient à l’esprit : peur des maladies (être aveugle, avoir les yeux qui coulent à vie, devenir sourd, avoir une appendicite, perdre mes coucougnettes), peur des décès (du mien, de celui de mes proches), peur des monstres et des fantômes (sous les lits, dans l’ouverture des portes dans l’obscurité, en bas des escaliers), peur de me perdre (de perdre ma maman dans un magasin, de me perdre en forêt), peur des profondeurs marines, des grandes statues, des légendes urbaines (la main qui sort des toilettes pour nous attraper les coucougnettes  – encore elles – peur des histoires de voitures dans la nuit, de rencontres d’inconnus, de bruits dans les chambres, du sang, des chiens et des dames blanches), peur des situations sociales incommodantes (besoin de vomir dans un restaurant, devoir jouer avec des enfants de mon âge sur une plage, dans un parc, ou dans ma chambre). Toutes ces peurs infusaient de jour et se révélaient dans leur pleine couleur durant la nuit. « Au secours, au secours ! » criais-je comme un loup à la lune, ajoutant une brève description de ma crainte du moment (par exemple « J’y vois plus, j’y vois plus », pour mes épisodes de crainte de cécité).

Plus tard, adolescent – craintif, craintif jusqu’à l’os – je me suis mis à adorer le cinéma d’horreur. Avec mon cousin et mes amis les plus proches, stores baissés et coussin devant les yeux, nous nous cherchions collectivement des poux, nous poussions jusqu’aux derniers retranchements de notre tolérance à la peur, au suspense. Chaque film était un événement ; une mise en danger artificielle, dont on pouvait sortir et entrer de notre plein gré. Coussin devant les yeux, je regardais à demi ces histoires terrifiantes, moitié amusé, moitié angoissé pour la nuit qui suivrait, où je devrais me repasser ces images en tête.

Plus tard encore, jeune adulte – craintif, craintif à n’en plus pouvoir – je suis entré à l’université pour étudier le cinéma, en parallèle à mes travaux pour le théâtre et la musique. Des mots et des images se sont alors formés, de manière très précise, pour qualifier ma passion des récits. C’est également durant ces années-là que j’ai découvert le cinéma horrifique italien et, plus précisément, le genre[1] du Giallo. Ce genre m’a beaucoup plu, parce qu’il conciliait trois choses profondément ancrées en moi : la peur (cf. la brève biographie ci-dessus), l’Italie (je suis à 75% italien, et cela est hautement significatif), et la couleur (le giallo met en scène la peur au travers, notamment, de la couleur).  

La peur fait donc partie, et depuis toujours, des histoires que je me raconte. Pourtant, elle n’a jamais encore été une histoire à raconter. Mais cet été – mon premier été de diplômé en Histoire et Esthétique du Cinéma – je voudrais réaliser mon premier film ; un film de série B, un film giallo, qui mettrait en scène, en sons et, surtout, en couleurs, les bizarreries du sentiment de peur. Ce sera un film à très peu de budget, financé avec un peu d’argent récolté lors de mes derniers spectacles, et encadré par une très chouette équipe : Selam Tesfu au poste de cheffe opératrice, Mael Brauchli aux prises sons et au sound design, Audrey Genoud au graphisme et à la typographie, Noa Perez à l’animation et à l’illustration, Alexei Pardo Sauvageot, assistant lumières, et moi-même à l’écriture, la réalisation et aux lumières. Pour ce qui en est du jeu, cette histoire sera portée par la fabuleuse équipe de jeunes comédien-nes que j’ai eu l’honneur de diriger durant trois ans dans la compagnie 100% Acrylique, dont le rôle principal sera interprété par Moïra Bellego. Pour le moment, voici ce que j’ai : un cou décapité en plâtre, des costumes, une équipe, un scénario, des croquis de storyboard, des dates de tournage, un théâtre qui constituera notre lieu de tournage, des dates d’enregistrement de voix, un lieu pour cela aussi, des dates d’enregistrement musical avec un lieu également, des contrats, des plans de décor, des idées de prises de vues sur mon téléphone, des réservations dans des magasins de matériel audio-visuel.

Entre décryptage du langage filmique de cinéastes tels que Dario Argento et Mario Bava, préparation des prises de vues, construction des décors et des accessoires, tournages, enregistrements, post-production, montage, je vous propose de suivre cette fantastique aventure estivale, qui vous fera, peut-être, je l’espère, frissonner doucement, entre deux vagues de chaleur. Voici, pour vous, le journal de bord d’un film qui fait peur.

Luca Leone

Pour celles et ceux qui souhaiteraient se renseigner un petit peu davantage sur le genre du giallo, je vous propose une petite filmographie : L’Oiseau aux plumes de cristal (Dario Argento, 1970), Six Mouches de velours gris (Dario Argento, 1971), Le Chat à neuf queues (Dario Argento, 1971), La fille qui en savait trop (Mario Bava, 1963), Profondo Rosso (Dario Argento, 1975), Les Rendez-Vous de Satan (Giuliano Carnimeo, 1972), La Baie Sanglante (Mario Bava, 1971), Six femmes pour l’assassin (Mario Bava, 1964), Spasmo (Umberto Lenzi, 1974), Mais…qu’avez-vous fait à Solange (Massimo Dallamano, 1972), La Longue Nuit de l’Exorcisme (Lucio Fulci, 1971), Torso (Sergio Martino, 1973), La Maison aux fenêtres qui rient (Pupo Avanti, 1976), Le Orme (Luigi Battoni, 1975), La Tarentule au ventre noir (Paolo Cavara, 1971).

Photos : ©Luca Leone

[1] Il s’agit en réalité d’un « filone » et non pas d’un « genre »

Luca Leone

Luca Leone est un artiste genevois, à la fois auteur, compositeur, interprète, mais aussi comédien et metteur en scène. Il explore ici des alternatives à l’approche journalistique en proposant de rencontrer des artistes le matin tôt, juste avant l’aube.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *