Le banc : cinéma

Supergirl, l’ivresse comme oubli

Elle est ivre et vêtue d’un trench crasseux. Elle a vingt-trois ans, a vu son peuple et ses parents s’éteindre, passe ses anniversaires à chercher des soleils rouges pour pouvoir oublier ses traumas dans l’alcool. Kara Zor-El n’est pas une super-héroïne comme les autres.

Elle est, peut-être, la première à incarner aussi frontalement la fatigue du mythe. Mais le film est-il à la hauteur de cette promesse punk qui voit cette post-adolescente amatrice de binge drinkings (beuveries express), suivis de petits matins comateux, végéter dans un vaisseau aussi défoncé qu’elle ? La réponse est plus compliquée qu’un simple oui ou non.

Herstory

L’histoire, pour ceux qui n’auraient pas lu le comics de Tom King et Bilquis Evely, dont Supergirl s’inspire bien trop librement, suit Kara Zor-El, la cousine de Superman (un Ken gominé et bienveillant tout droit sorti de sa boîte à mythes), dans une virée intergalactique qui tient autant du road movie que de la quête de rédemption.

Lors d’une de ses beuveries spatiales, elle croise la route de Ruthye, une adolescente dont la famille a été massacrée par Krem des Collines d’Ocre, un barbare des étoiles passé par le vicieux et désinvolte Matthias Schoenaerts affichant un visage clouté qui semble s’extraire d’un barnum cosplay SM. Il y a aussi le caricatural Lobo (Jason Momoa), un motard ravageur au visage peinturluré comme un groupe de heavy metal post Kiss concourant pour l’Eurovision.

Kara refuse d’abord de s’engager dans cette vendetta. Mais quand Krem empoisonne Krypto, son chien à la silhouette d’un Milou gaffeur peigné par l’orage, elle n’a plus le choix. Soit trois jours chrono pour retrouver l’antidote aux mains de Krem, trois jours pour traquer un tueur, trois jours pour affronter ses propres démons.

Héroïne en miettes

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont le film assume la fragilité de son héroïne. Kara n’est pas invincible. Elle est même systématiquement diminuée : par le soleil rouge, par l’alcool, par le poison, par le poids de ses souvenirs. Elle passe le plus clair de son temps à tenter d’oublier qu’elle est Supergirl, ne dévoilant heureusement son costume iconique avec jupette rouge plissée de pensionnat gallo-romain version rétro que dans la dernière partie du film. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante.

Il faut le dire sans détour : l’actrice australienne Milly Alcock dans le rôle-titre est époustouflante. Révélée dans la série House of the Dragon, elle incarne cette figure archétypale démotivée, punk, déconstruite avec un détachement confondant. Son regard oscille entre la colère froide et la mélancolie la plus brute. Son corps, souvent avachi, trahit une fatigue existentielle que les super-héros et héroïnes masquent d’ordinaire sous des cuirasses de muscles et de certitudes.

Elle est une survivante de 23 ans, une post-adolescente abîmée, restée comme coincée entre la puissance mythologique de son corps et l’immaturité douloureuse de ses affects. Elle vient d’un monde mort, d’un peuple agonisant, d’une lignée interrompue. Le film la montre incapable de se déposer quelque part. La Terre n’est pas sa maison, l’espace n’est pas davantage un refuge, seulement un lieu assez vaste pour prolonger l’errance.

L’univers kryptonien rétrofuturiste des flash-backs est traité au filtre d’un sfumato à la Caravage baignant des architectures néoclassiques, mégalomanes, impériales et scandé de processions ritualisées est pourtant l’évocation la plus faible du film.

Mon toutou et moi

Pour Kara, on pense à Janis Joplin, à cette voix rauque et cette nonchalance qui cachent des abysses. On songe également à Clint Eastwood, avec ce trench évoquant aussi les héros et plus récemment héroïnes solitaires des westerns, d’Unforgiven à True Grit. De ces personnages qui avancent sans rien demander à personne.

Kara est longtemps une anti-héroïne attachiante dans un corps de post-adolescente pas encore sortie des terres mouvementées de son enfance et adolescence meurtries, une figure de l’entre-deux qui ne sait plus où se tenir dans le monde.

Et puis, il y a Krypto. Le chien, ici, est le seul être que Kara semble aimer sans condition, le seul lien qui la retient encore à quelque chose, l’humanité, l’émotion, le sentiment. Quand il est empoisonné, toute la mécanique du film se met en marche. La quête de l’antidote devient prétexte à une introspection. Sauver son chien, c’est peut-être, pour Kara, la dernière chance de se sauver elle-même.

Ruthye, miroir de la vengeance

Face à elle, Eve Ridley incarne bien la butée et minérale Ruthye, une jeune fille animée par une soif de vengeance que Kara connaît trop bien. Leur duo fonctionne, porté par une alchimie qui rappelle certains buddy movies. Ruthye est ce que Kara aurait pu devenir si elle n’avait pas eu les moyens de fuir : une enfant brisée par la perte, prête à tout pour obtenir justice.

Le film explore cette dynamique avec une certaine finesse. Ruthye est le miroir tendu à Kara, celui qui lui renvoie l’image de sa propre douleur. Mais là où le comics prenait le temps de tisser cette relation, de la faire mûrir au fil des planètes traversées, le film semble toujours pressé. Il enchaîne les péripéties. Sans jamais s’arrêter vraiment sur ce qui fait la chair du récit : l’échange, le silence, l’apprentissage mutuel.

Adaptation bancale

Car c’est bien là que le bât blesse. Supergirl est adapté d’un bon comics, Supergirl: Woman of Tomorrow. Et si le film en reprend la structure globale, il en gomme une grande partie de la substance.

Dans le comics, le voyage de Kara et Ruthye est une dérive poétique, une errance à travers des mondes aussi riches que variés. Les planches de la dessinatrice de bande dessinée brésilienne Bilquis Evely déploient des fresques coloréesdes architectures improbables, des civilisations qui ne se ressemblent pas. Le trait d’Evely a quelque chose de souple et d’ornemental, mais jamais mou. Il sait donner au visage de Kara une fatigue dure, une solitude rentrée, tout en ouvrant autour d’elle des paysages presque trop beaux pour son chagrin. C’est là que le livre trouve sa force esthétique : la couleur de Lopes ne vient pas seulement embellir l’espace, elle creuse le contraste entre l’émerveillement cosmique et le deuil intime. Les bleus, les roses, les ors, les lumières de crépuscule ou de conte ancien font de cette aventure une ballade blessée.

Le film, lui, opte pour une direction artistique plus terne, plus industrielle, qui flirte avec la saga Mad Max, sans jamais atteindre sa puissance visuelle. Les décors semblent parfois vides, les effets spéciaux inégaux, et l’ensemble manque de cette fantaisie qui faisait la force du matériau d’origine.

Le réalisateur australien Craig Gillespie, pourtant à l’aise avec des héroïnes marginales (I, Tonya, Cruella), semble ici prisonnier d’un cahier des charges trop strict et de scènes d’action souvent illisibles. On sent une envie de faire différent, une tentative de s’affranchir des codes, mais le film retombe régulièrement dans les ornières du blockbuster calibré.

Invincibilité problématique

Il y a pourtant, dans les meilleurs moments, une vérité plus sombre : cette Supergirl ne sait plus quoi faire de son invincibilité. Voyez cette scène d’anthologie. Elle combat complètement bourrée, titubant, vomissant et se traînant, une créature de cauchemar ayant croisé les gênes dérangées de Venom, le croque-mitaine intersidéral Alien, le rasta beuglant Predator et un Orque échappé du Seigneur des Anneaux.

La jeune femme reste toutefois de bout en bout fidèle à l’injonction de sa mère agonisante de faire en toutes circonstances le bien. Ni une ni deux, la voilà soutenant face à la chimère balaise que ce n’est pas bien de dépouiller l’adolescente Ruthye, du sabre forgé par son père.

Ombre de James Gunn

Les comparaisons avec Les Gardiens de la Galaxie sont inévitables. Et le film ne les évite pas. Entre les chansons pop qui rythment l’action, les aliens à la gueule de crustacés et l’humour potache, on retrouve l’empreinte de James Gunn, producteur et patron de DC Studios.

Mais là où Gunn parvient à équilibrer l’humour et l’émotion, Gillespie semble parfois désemparé. Les needle drops (musiques du film, dont un titre de Françoise Hardy, Le Temps de l’Amour et un autre d’Ella Fitzgerald, Cheek To Cheek) sonnent décalées. Comme réchappées d’un juke-box d’une autre époque, les blagues tombent souvent à plat. Et le film oscille entre des moments de grâce – le hurlement silencieux de Kara en apesanteur dans l’espace – et des séquences génériques qui auraient pu appartenir à n’importe quel autre film de super-héros et héroïnes.

Hancock signé Peter Berg, avec un Will Smith cabotinant en roue libre, est une autre référence qui vient à l’esprit. Ce super-héros alcoolique, limite SDF et noir (ce qui est rare), mal ajusté au monde, partage avec Kara la même incapacité à se tenir droit et à se faire une place. Mais Hancock assumait jusqu’au bout sa noirceur, là où Supergirl semble toujours vouloir garder un pied dans le divertissement familial.

Déception relative

Alors, Supergirl est-il un mauvais film ? Non, pas vraiment. Il est même, sur certains points, supérieur à ce que Marvel nous propose depuis quelques années. La prestation de Milly Alcock, la relation entre Kara et Ruthye, quelques scènes d’action bien trouvées – tout cela mérite d’être salué.

Mais l’opus porte en lui une frustration : celle d’un potentiel inexploité. En voulant adapter un comics aussi singulier, en promettant une héroïne en rupture avec les canons du genre, Supergirl s’est condamné à être jugé sur ses ambitions. Force est de constater qu’il n’y est pas vraiment parvenu. Kara Zor-El méritait mieux.

Une mise en scène plus audacieuse, une direction artistique plus inventive, un scénario qui ose vraiment la mélancolie et le doute. Milly Alcock, elle, a tout donné. Car au fond, ce film de seulement une heure quarante est un peu comme son héroïne : une belle promesse qui cherche encore sa place dans l’univers.

Bertrand Tappolet

Références :

Supergirl, réalisé par Craig Gillespie, États-Unis, sortie en salles le 1er juillet 2026.

Avec notamment Milly Alcock et Eve Ridley

Visible à : Pathé Balexert, Blue Cinema, Arena Cinema La Praille, Genève et sur plateformes

Photos : © Warner Bros

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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