Journal de bord d’un film qui fait peur : 2 — L’odrre n’a pas d’ipmrtoncae
Beaucoup d’étapes s’imposent dans la perspective du film à faire : musique, son, image, voix, décors, costumes, accessoires, montage, colorimétrie, scénario, dialogues, etc. Dans mon incapacité maladive à prendre des décisions, la question de « dans quel ordre procède-t-on ? » apparaît comme quelque chose de terrifiant. Cette seconde page de mon journal de bord parlera de ça, de l’ordre et du choix de l’ordre.
Jeudi 16 juillet 2026
Texte sans images
Par quoi commencer quand on fait un film ? Communément, les gens diront que tout prend source dans les mots. Qu’il faut écrire un scénario, puis faire lire le scénario et, enfin, faire correspondre des images aux mots. Il y aurait donc un ordre défini, les lettres et puis l’image. Mais alors cela signifierait que le film ne s’écrit pas lui-même, qu’il est un objet avant tout littéraire, que l’image, ensuite, intervient comme matériau d’adaptation, et rien de plus. Je ne pense pas. Dans l’idéal, il faudrait que tout cohabite dans un même espace-temps (ensemble, le son, le texte, l’image, le montage). Mais ce serait un vrai désastre au niveau logistique, et comme je ne suis pas tout seul, pour pouvoir réunir une équipe il me faut un scénario.
J’ai donc écrit un scénario, à titre indicatif, en sachant que tout n’y serait pas encore « écrit ». L’idée du scénario – l’idée du film – est de mettre en correspondance mon imaginaire peureux personnel avec un imaginaire collectif, cinéphile, ayant trait aux productions des gialli des années 60-70.
Je regarde à présent le scénario. Il est terminé, du moins je le crois. Je n’ose plus l’ouvrir. Sur la première de couverture le nom du film et mon nom cohabitent en silence. Silence de plomb, de fer, de tout ce qu’on voudra. Le titre ne veut encore rien dire. C’est encore du papier et de l’encre imprimée. Il n’y a encore aucune image, en dehors de celles que je me représente dans la tête. En d’autres termes, le film n’existe pas. Son secret ne m’est pas encore révélé. Ironie du sort : c’est moi qui suis censé dévoiler tous les secrets aux gens de l’équipe.
Voix sans images
La question de l’ordre est obsédante. Construit-on la musique sur l’image ou l’image sur la musique ? Décide-t-on du rythme des dialogues durant le tournage ou durant le montage ? Écrit-on l’histoire juste avant ou tout juste après ? Par quoi commencer quand on fait un film ? Il faut, avant même l’image, savoir dans quel ordre se dérouleront les choses.
Au niveau des voix, j’aimerais retrouver cet effet post-synchronisé qu’il y avait dans ces films « gialli », mais la post-synchronisation des voix m’apparait comme un exercice fastidieux et peu amusant. J’ai alors décidé que le son des voix serait enregistré avant le tournage. Mael a l’air un peu perplexe, je lui dis que ce sera comme pour le tournage d’un clip – tournages auxquels lui et moi sommes accoutumés – que la voix guidera le jeu, guidera l’image sans pour autant lui imposer une structure trop rigide. J’ai piqué ça a Alain Resnais et Marguerite Duras, qui travaillaient dans un premier temps les dialogues, les voix, avant de s’attaquer à l’image. Je me dis que c’est un ordre tout aussi respectable que celui du texte avant le film.
Le film commence sa construction dans un studio d’enregistrement. Le rendez-vous est donné : samedi, 12h, studio de l’Enclume. Mael se demande s’il vaut mieux enregistrer séparément les répliques ou s’il vaut mieux, pour la cohérence globale de la chose, enregistrer tout le monde en même temps. Les comédien-nes me demandent s’il faut apprendre le texte par cœur. Je leur dis que non, mais que, par contre, il faudra apprendre les voix enregistrées, comme une musique, pour parler dessus, une fois sur le tournage. Le soir d’avant le premier enregistrement je suis anxieux (cette vieille affaire de l’enfant craintif décidément), je suffoque dans mon propre souffle en essayant de rassembler mes esprits pour terminer les derniers dialogues – ensuite, ce serait trop tard ; les mots seraient dits et saisis et il faudrait faire avec. Alors il ne faut pas se tromper.
Le matin du premier enregistrement, après une nuit de quelques heures, je marche chez moi, en long et en large, attendant l’heure où je devrai sortir, me répétant que je suis comme les chevaux ; que si je m’allonge à nouveau, ne serait-ce qu’une minute, je meurs.
Dessins et nouveaux accessoires
Petite parenthèse dans l’histoire des enregistrements pour évoquer brièvement les autres éléments en jeu dans ce processus de pré-production. Pour ce qui en est du découpage, je travaille avec une professionnelle, Selam Tesfu, qui a prévu d’organiser les choses de manières très rigoureuses, tests, rendez-vous de pré-découpage, rendez-vous de découpage, tableaux Excel avec storyboard, etc. De mon côté je griffonne des esquisses de corps dans des rectangles, je varie les échelles, je donne des numéros à chaque rectangle ; cela nous donnera une première idée du storyboard.
En ce qui concerne le matériel, tout est réfléchi de sorte à respecter un budget on ne peut plus serré. Nous réunissons petit à petit les pièces du puzzle (notamment les « totems » immanquables de l’univers « giallo », dont on parlera dans le troisième épisode de ce journal de bord). À la liste du premier journal s’ajoutent donc : un faux couteau, deux téléphones à cadran rotatif, des branches artificielles, une toile rouge, une toile bleue, des gants en cuir, un écran de projection et des pieds pour les lumières. À suivre, donc.
Côté musique, j’ai enregistré quelques maquettes, mais la majorité de la création musicale se résume pour le moment à des « tadadaaam » que je me chante en suivant des yeux mes cases imprécises de storyboard.
Voix sans images 2.0
Retour aux voix. Dans le studio il fait chaud. En plus, pour ne pas parasiter le son des enregistrements, nous sommes contraints d’éteindre le ventilateur et de fermer la porte. Il fait donc très chaud. On me pose beaucoup de questions sur le sens des choses dans le film. Je réponds à tout : cela se passe dans une chambre, oui, c’est un cauchemar, non, c’est la nuit, pourquoi il y a un chien ? je ne sais pas, je trouvais ça drôle. Etc, etc. On m’en pose, à juste titre, car en procédant ainsi, l’image est ôtée des esprits et ne subsiste que le son des voix, perdues, flottantes, dans un abîme où l’image n’a pas encore eu lieu. Les enregistrements se déroulent donc dans cette sorte de semi-mystère, dans cette indétermination partielle de la forme, et dans le chaud. Nous enregistrons un cri, deux scènes de réveil post-cauchemar, des voix off. Et il fait toujours très chaud mais nous y pensons un peu moins.
L’ordre et l’importance de l’ordre
Qui de l’œuf ou la poule ? Je me le demande, dans ma tentative de structurer les étapes du film. Me vient en tête une enseigne allumée en haut d’un immeuble sur la place de Plainpalais : « L’odrre n’a pas d’ipmrtoncae ». L’œil la perçoit sans aucune étrangeté, pourtant elle est écrite dans le désordre. Aucune importance, donc. L’œil fera lui-même de l’ordre. De toute manière, on le sait, seul le spectateur fait loi.
Luca Leone
Photo : ©Luca Leone
