Journal de bord d’un film qui fait peur : 4 – Sérendipité absolue
Plusieurs phases jalonnent le déroulement de la création. Nous en retiendrons les deux essentielles : la projection et la confrontation. La première consiste à s’imaginer des choses, la seconde à se rendre compte des limites de sa tête ainsi que des mille alternatives proposées de manière inattendue par le monde réel.
Samedi, j-2 avant le tournage
Nous entrons au théâtre deux jours avant le tournage. C’est le premier contact avec la matière, avec le contingent, le vivant. C’est le moment où je commence à sortir de ma tête pour me retrouver face aux choses tangibles et vraies. C’est là où le film commence. Avant ça, tout n’était que délire, écriture, spéculations. À présent voilà les murs, la lumière, le pied de caméra et les câbles. C’est à l’entrée du théâtre que l’art se métamorphose, de manière provisoire, en artisanat. Nous y voici. Voyons à présent si les choses fonctionnent.
Avec l’assistant lumières, nous montons un grand écran de 3m sur 4. Il faut tendre la toile, la tirer avec force et la fixer à l’aide de petits boutons à pression disposés sur toute la longueur et toute la largeur du cadre. Nous peinons à y parvenir ; moi je n’ai pas de force, lui a les mains moites. La toile nous échappe. Nous rions, elle nous échappe à nouveau. Enfin, après un long combat, le voilà qui tient debout tout seul. Ce grand écran est le premier élément réel du film. Et la mise en abime est plutôt plaisante.
Nous étudions ensuite le système d’éclairage et fixons notre premier projecteur sur un pied en métal. Tentatives lumières. Choix des couleurs, changements de gélatines. Je me brûle le doigt, c’est systématique, c’est inévitable. Ce bleu est trop gris. Ce bleu est trop vert. Ce bleu est trop bleu. Me brûle une seconde fois. Ce bleu est trop blanc. Ce bleu n’est pas bleu. Puis, enfin, un bleu qui est vraiment bleu. Je retiens la référence de la gélatine, je la réutiliserai peut-être ailleurs.
Dehors, il y a des gens qui semblent monter un western, il y a des sons de cloches, une trompette, une sorte de guitare jouée par un clavier. Dedans, quelqu’un qui se brûle le doigt en trouvant le bleu pas assez bleu. Chacun sa croix.
Samedi nuit, j-1,5 avant le tournage
Ça y est. Tout va mal. Panik attak, panic attak, je ne parviens plus à avoir la vision. Je sens que quelque chose n’est pas encore résolu dans la conception de l’histoire. Que quelque chose est mal positionné, mal foutu, mal pensé. Je m’arme d’un stylo, je coupe des feuilles en deux, j’en scotche sur les murs, je surligne. J’identifie le mal, et m’emploie à le suivre à la racine avec mon feutre bleu et mon feutre jaune.
Voilà, j’ai trouvé la faille. Et c’est la merde : cette histoire ne veut rien dire et ma carrière d’artiste déjà foutue après si peu d’années. Il faudra cacher ce film aux yeux du monde. Ou le faire regarder les yeux fermés. Les oreilles bouchées. En retenant jusqu’à son souffle. Pourquoi avoir voulu faire un film dans des délais aussi courts ? À quel moment me suis-je dit que ça allait aller ? Et en plus je ne peux plus faire marche arrière, le découpage est fait, le matériel est loué.
Puis vers minuit ça va. J’ai changé la structure, mais gardé le découpage des séquences à 90%.
Dimanche, j-1 avant le tournage
Le jour d’avant le tournage, pour m’occuper pendant que je m’habille, je regarde, à demi-concentré, des vidéos en format court qui défilent sur mon téléphone. L’une d’entre elles attire soudainement mon attention – chose rare dans un tel contexte. La vidéo évoque le terme de « sérendipité » ; un mot qui m’est familier mais dont la signification m’échappe. J’ouvre un dictionnaire, le sens me revient :
« Anglicisme. Capacité à faire par hasard, lors d’une recherche, une découverte inattendue et à en saisir la portée » (Le Petit Robert, 2023)
La sérendipité désigne, en gros, l’art de faire des accidents ou, plutôt, d’en tirer le meilleur parti. Cela se développe durant la seconde phase de la création, au moment de la confrontation (pour peu que l’on ne se montre pas hermétique à l’imprévisibilité des choses). Cela demande du sang froid, du recul, parfois même, et souvent, de la dérision. Il n’est pas toujours aisé de faire dans la sérendipité, parfois des trucs tellement énormes nous tombent dessus que même toute la volonté du monde ne suffit pas. Parfois, on a juste envie que tout s’aligne à notre pensée, que tout se déroule sans encombre et sans surprise. Parfois, on a juste envie de dire au hasard « c’est pas comme ça que je veux que ça se passe, change, sois comme je veux ». La sérendipité, donc, c’est l’effort à faire pour échapper à son orgueil.
Je retourne seul au théâtre. Dehors il y a toujours les cowboys, ils font encore la chanson avec les cloches. Je fais attention à ne pas me coincer le dos ; je porte des choses beaucoup trop lourdes et beaucoup plus grandes que moi. J’essaye des projecteurs, je place des gélatines et…oui – y a-t-il besoin de le préciser ? – je me brûle le doigt. Et puis je filme ce que j’ai, avec mon téléphone, histoire de voir ; voir comment la lumière et le décor cohabitent. Et ils cohabitent étonnamment bien. Ils font des choses que je ne visualisais pas. C’est le début de la sérendipité.
Et puis je reçois un message d’une des comédiennes. Elle me dit que ce matin au réveil son œil avait doublé de volume. Sérendipité, sérendipité ! Et puis j’apprends ensuite qu’une autre comédienne s’est réveillée de son côté avec la même chose. J’imagine alors, à la hâte, des plans de secours au cas où les yeux ne désenflent pas : les plans de face, par exemple, on pourrait les faire de profil…du bon profil, celui du bon œil. Les plans sur les yeux…ne pas les faire. Les plans obligatoires des deux yeux…trouver une « doublure regard ». Mais on va dire que ça va aller.
En moi-même, la nuit juste avant le tournage, je m’imagine le scénario où elles se réveillent le lendemain avec les deux yeux hors-service. Ne pas y penser, ne pas y penser. Au pire des cas, on laissera agir la sérendipité…je n’ai pas appris un nouveau mot pour rien.
Je termine la soirée en préparant rigoureusement la journée du lendemain dans un carnet, puis je lis quelques pages des Confessions d’un maître de l’horreur sur Dario Argento, histoire de me placer sous les meilleurs auspices, à quelques heures de mon premier film.
Lundi matin, tournage j1
Les yeux vont bien. Les deux yeux, respectifs, des comédiennes respectives, sont revenus à leur état normal. Les plans prévus sont maintenus jusqu’à nouvel ordre. Un accident est évité, c’est bien ; on pas besoin de « sérendipiter » pour tout non plus. De toute manière, il y a toujours de quoi faire, même des petites choses. Toujours un projecteur à déplacer, un autre à ajouter en contre-point, une position de main qui ne fonctionne pas, etc.
Par exemple : on a tourné un plan de quelqu’un qui compose un numéro en tenant le combiné du téléphone dans on autre main. J’avais une idée très précise de ce plan. On l’a donc tourné comme je me l’imagine depuis plusieurs semaines. Moi je trouvais que ça fonctionnait. Selam, la cheffe opératrice, a proposé une alternative ; elle ne trouvait pas la posture et le cadre réalistes. Je lui dis que ça m’allait, que je n’avais pas besoin de « réaliste ». Et puis elle a insisté pour qu’on essaye quand même, alors on a fait. De retour chez moi, je me dis qu’elle a bien fait d’insister ; que mon plan à moi ne voulait rien dire, qu’avec mon truc le film courait à sa perte, qu’elle l’avait sauvé en proposant une alternative à laquelle je n’avais pas songé.
Je guette les accidents plus conséquents. C’est le premier jour, j’ai toute ma force à disposition pour lutter contre la foudre. À un moment j’entends Selam et Clélia (assistante caméra) dire « le zoom ne fonctionne pas ». Oh. Ça c’est un sacré accident. Si le zoom de l’objectif ne fonctionne pas, ça voudra dire qu’on va faire tout le film avec du… 50 mm ? Oh. Il va falloir sérendipiter, et je ne sais pas si j’y parviendrai. Et puis en fait, très vite, le problème se résout. Fausse alerte. On range le sérendipitage.
Mais, donc, telle est ma posture sur ce tournage ; tel est mon « mantra », pourvu qu’il tienne la route durant tout le tournage. La sérendipité, c’est l’art du dialogue. C’est la voie par laquelle on s’extrait de ses propres circuits, mégalos, craintifs, pour entrer en jeu avec les choses. C’est l’art de faire avec, l’art de prendre en compte, l’art d’entendre ; d’écouter et de réagir. La sérendipité, c’est le dialogue. Et c’est, je crois, la seule manière pour nous autres, artistes, artisans, humains, d’exister en harmonie. Sérendipiter, au fond, c’est simplement tendre à l’harmonie entre soi et l’autre.
Au prochain épisode : la suite du tournage, et toutes les histoires qui iront avec ; les accidents et les hasards heureux.
Luca Leone
Photo : ©Luca Leone

Luca tu as l’art de faire rire. J’ai ri et ça m’a fait tellement de bien particulièrement aujourd’hui sortie de l’hosto.
J’ai vraiment adoré cet épisode et me réjouis du suivant 😉