Journal de bord d'un film qui fait peurLa fontaine : divers

Journal de bord d’un film qui fait peur : 5 – Ce qui reste de tout ça

J’écris les présentes lignes depuis l’autre bout de l’aventure, depuis la fin du tournage. Les jours où l’on tourne, il faut tourner et faire en sorte d’être apte à le faire encore le jour suivant. Le reste est accessoire. C’est pour cette raison que le tournage de Giallo sera raconté sur le mode rétrospectif… la tête dans le rétro, avec les images qui s’éloignent peu à peu. Pour les garder à jamais, il faut les raconter. Je m’emploierai donc ici à raconter toute l’histoire de cette courte et belle aventure estivale. À raconter, ici, pour vous, et rien que pour vous, ce qui reste.

L’après

Commençons par la fin. On dit que c’est là qu’on garde le meilleur ; le plus beau, en tout cas. Le plateau est vidé, le matériel rangé dans ses petits étuis rembourrés. Les gens s’en vont, jamais tous en même temps, et l’on sent que le coeur se resserre toujours un peu plus, à mesure que l’équipe se dissout dans la nature. La première personne, quand elle s’en va, c’est comme si elle allait revenir ; comme si elle allait faire un tour et qu’on l’attendrait avec tous les autres. La seconde s’en va peu après, et le bruit semble avoir lentement commencé sa passation avec le silence. Certains rangent, d’autres parlent, d’autres rient. D’autres encore sont encore dans l’univers du film, parlent encore avec les mots qu’on employait entre nous, gens du film, équipe resserrée et intime. La troisième personne emporte avec elle le temps ; celui-ci s’arrête lorsque la porte claque. Le plateau s’emplit de vide, d’histoires, de fantômes. Quatre et cinq partent en même temps, on comprend alors que c’est fini, que l’histoire est faite, qu’on ne l’habite plus. Reste six, sept, et moi. Qui tiennent encore, et tiendront quelques heures pour les derniers rangements, pour aller boire un verre, rire encore, et dire que c’était bien. Puis six qui retrouve sa vie. Et le plateau ne répond plus, il réfléchit au temps passé, à comment cela le hantera un peu pour l’éternité. Et puis la porte de la salle derrière sept et moi. La grille puis la rue, puis les gens et les trams. Les feux de signalisation. Le monde et l’indifférence du monde, l’ignorance du film dans les yeux du monde. Et puis le dernier feu, le dernier croisement. Sept et moi, puis moi et personne. Ne restent que quelques images, une sensation particulière, qui a la couleur spécifique, l’odeur et les mots du projet. Cette sensation-là qui revient avec les images, dont on sait qu’elle ne s’applique à rien d’autre qu’à ça ; à rien d’autre qu’à ce film-là.

En partant, chacun emporte un peu de l’histoire du tournage avec soi. C’est comme un grand gâteau qu’on prend à l’emporter, dans une boîte, et qu’on mangera une fois seul, quand on aura faim. En partant, chacun creuse en soi, plus ou moins intensément – personnellement je creuse comme un bourrin, à la pelle, à la truelle, sans précautions – pour tenter de voir ce qu’il reste de tout ça. Chacun se demande, une fois la nuit tombée : que reste-t-il de tout cela ?

Premier jour de tournage

Pour moi il reste le premier matin, l’ouverture de la grille du théâtre, l’entrée dans la salle et l’allumage des projecteurs. Il reste Clélia, l’assistante caméra, et Selam, la cheffe opératrice, qui arrivent avant les autres, qui passent une heure autour de la caméra, la montent, la mettent en marche, la testent. Il reste l’arrivée des suivants, la première séquence, le premier « ça tourne », le premier « pointé », le premier « action ! ». Les premières images dans le moniteur, le contre-jour d’une scène tournée sur ciclo, avec la lumière derrière. La mise en forme des choses, la naissance de l’image, la captation de l’image, l’existence de l’image. Il reste l’enthousiasme de voir que ça fonctionne. Il reste le premier « coupez », souvent précédé, et je ne sais pas trop pourquoi, d’un long « ettttttt…… », comme si on voulait dire aux acteurs « c’est bientôt fini, ne t’inquiète pas », mais qu’on voulait encore un peu les garder à l’image. Il reste le premier rire, la première question à laquelle on m’a demandé de répondre, le premier croisement entre différents chemins possibles. Il reste la première pause, tout le monde qui va à Aligro et revient avec la même focaccia. Mon angoisse de rester assis durant la pause ; mes piétinements, sur le long et sur le large, de loin en proche et de proche en loin, vers la table où mangeaient les autres. Il reste la première après-midi, la séquence des téléphones. La satisfaction, une fois le soir tombé, et l’appréhension pour le lendemain ; la sensation d’avoir placé la barre bien haut.

Deuxième jour de tournage

Du deuxième jour, il reste la lumière jaune et le manteau rouge de Moïra. Il reste les trois mille séquences avec l’amorce de ma main et de mon bras, en cuir noir, tenant un couteau en plastique. Il reste l’épreuve musculaire que cela engendre ; mets ton bras plus haut, plus à gauche, à jardin, vers le bas, non là tu es hors-champ, là tu étais trop rapide, plie les jambes. Il reste la sensation des squats pour être à la bonne hauteur, le bras exsangue qui reste tendu pendant beaucoup trop longtemps, le couteau qui doit briller mais que je ne parviens jamais à faire prendre la lumière. Il reste mon effort pour ne pas trembler et mon regret de ne pas avoir poussé à la salle avant de faire cette amorce de l’assassin au couteau. Il reste mes instructions et l’incompréhension partielle de ses destinataires ; mon effort pour leur expliquer, leur effort pour me comprendre. Il reste des zooms, rapides, qu’on aurait voulu encore plus rapides, mais dont l’optique utilisée ne pouvait pas faire aussi rapides. Il reste des yeux écarquillés, beaucoup. Il reste des mains en éventail qui protègent le visage. Et puis il reste le faux sang, rouge vif, presque rose tant il est vif, que Julian et Alexei sont allés mélanger dans les toilettes du théâtre, revenant à plusieurs reprises pour savoir si je le trouvais assez rouge ou pas encore assez. Le sang passé dans un système de pompe pour être expulsé depuis la fausse blessure d’un doigt fraîchement amputé, ou dans un cou sans tête. Il reste le souvenir des gens autour, qui se protègent pour ne pas recevoir les éclaboussures de sang qui montent haut et vont très loin. Le son des gens qui se ramassent toute la peinture dessus. Il reste des taches, indélébiles, sur les vêtements de tout le monde. Mais il reste surtout l’amusement et le plaisir irrésistible d’avoir réalisé ces effets spéciaux un peu grossiers.

Il reste le départ de tout le monde et Alexei et moi qui restons trois heures encore pour nettoyer nos dégâts, jeter les bâches et se demander pourquoi on a fait ça.

Troisième jour de tournage

Le mercredi est, à ce qu’on dit, dans les camps de ski, le jour le plus dangereux. Tout, ce jour-là de la semaine, semble plus propice aux accidents. Histoire de fatigue, de lassitude, de perte de vigilance, quelque chose comme ça. Je me réveille et me rends vite compte que je ne suis pas dans le meilleur des états. Je me mets à la table, note deux trois choses pour le tournage du jour, ferme les yeux… et c’est comme si, les yeux clos, un zoom s’enclenchait en moi. Je rouvre les yeux, essaie de marcher, l’équilibre est fragile, je me sens sans force. Il y a beaucoup à faire ce jour-ci, je ne peux pas annuler, mais, en même temps, je ne me sens pas en mesure de diriger toute une équipe. Je me donne une heure butoir, et attends de l’atteindre en observant ce qui se produit dans mon corps. L’heure se rapproche et je ne me sens pas mieux. J’écris alors à Selam, je lui dis que je ne suis pas en forme mais que je maintiens quand-même le tournage. Et puis nous adaptons à la va-vite le programme pour pouvoir terminer la journée plus tôt. Sa bienveillance me requinque, me fournit toute l’énergie nécessaire au bon déroulement des événements.

C’est dans les moments difficiles que se révèle la force d’une équipe. Et cette équipe-là, bien qu’éphémère, bien que n’existant que pour cette petite semaine de juillet, est une équipe solide. Il me reste de ce jour les visages des gens de l’équipe et la sensation de leur présence comme d’une béquille. Il reste aussi la couleur verte de la forêt que nous mettions en scène alors. Les courses sur place avec des buissons qui tournent pour suggérer le mouvement. Ce jour-là, il y avait aussi un ami photographe, venu pour capturer quelques images du tournage. Il reste ma conscience de l’appareil photo, mon effort pour tenir debout tout en me montrant sous mon meilleur profil (tant qu’à faire, autant être pas trop mal à l’image). Il ne reste pas grand-chose de plus, je dois reconnaître. C’était, ce jour-là, l’état de survie, et mes souvenirs sont passés à la trappe pour l’économie d’énergie.

Dernier jour de tournage

Du dernier jour il reste un très beau matin. Je déjeune en route, en passant près du Rhône. Le pire a été évité. Je sais que ce jour-là se passera bien. La nuit précédente, j’ai inventé des scènes pour remplacer celles que j’avais coupées. Il reste de cette nuit-là la culpabilité du retard et la résignation d’écrire quand-même. L’impression de fragilité se dégageant des notes prises tardivement, l’incertitude du résultat. Et puis la nuit qui passe au dernier jour.

Nous tournons ce jour-là plusieurs séquences. Parmi elles, il y a une séquence où on ne met en scène que des yeux ; des yeux qui se détachent sur fond noir. Les comédien-nes se maquillent alors des sortes de gros ronds noirs autour de chaque œil sur la terrasse du théâtre. Lorsque je sors pour aller les chercher, je me retrouve face à une espèce de troupe de pandas anthropomorphes qui se demandent un peu ce qu’ils font là. Nous les filmons séparément, immobiles, adossés au mur, avec une lumière en plein dans les yeux. Les seules instructions que je leur donne sont : yeux fermés, yeux ouverts, yeux à droite. Certains bougent les sourcils, je leur dis que le jeu ne va pas aussi loin, qu’il ne faut faire agir que les yeux. On me répond que c’est difficile, je réponds que j’imagine. Je n’aimerais pas être à leur place. Ça tombe bien, je n’y suis pas.

Ensuite, nous avons notre dernière pause de midi. Il me reste de cette pause l’image des deux assistants lumière et moi. Nous allons nous chercher à manger en rigolant à propos d’une boîte de « Houmous Nature », parce que l’on a cru y lire « Human Nature ». Et nous avons la chanson dans la tête. Puis nous faisons des blind tests en tapant sur ma boîte de houmous pour tenter de faire deviner un morceau.

Il reste du dernier jour les dernières séquences, après la pause. On tourne une petite scène où le personnage principal est plongé dans la lecture d’un livre « Giallo », un livre conçu par Audrey Genoud en quelques heures seulement, pendant le tournage. Je retarde la toute dernière prise parce que mon ami assistant, qui est censé venir avec les bouquets de fin de tournage, n’est pas encore revenu. Je prétexte du flou sur mes lunettes, vais guigner où il est, gagne du temps comme je peux. Puis il arrive. On s’y remet, pour la dernière des dernières. De cette dernière prise, il reste la conscience de la fin, la durée de la fin, que je maintiens volontairement, comme une dernière étreinte. Je regarde le personnage à l’écran, cette comédienne fabuleuse qui m’a suivi dans cette histoire sans queue ni tête, sans sens ni raison, et je sais que je ne l’y reverrai plus. Que ce sera le dernier « coupez », et qu’il me revient à moi de le donner. C’est à moi de rompre, et je ne sais pas comment on rompt. Avec quelqu’un ou avec un film. De toute manière c’est toujours un peu la même chose. Laisser vivre et mourir. Toujours ça. Bon, alors allons-y. Mais attendons encore, un instant. Encore trois secondes. Trois secondes encore.

Il y a de la lumière à l’écran, un personnage en gros plan, une paire de lunettes. Le mouvement d’une respiration. L’attente de tout le monde. Mon acharnement à rester encore. Deux secondes encore, deux secondes.

Demain, il n’y aura plus de plateau, plus d’histoire, les gens partiront en vacances, et des séquences éparses seront à monter pour construire le sens de quelque chose. Une seconde.

J’initie mon « Etttt…. ». Je le rallonge, mais à présent tout le monde sait que je vais couper. Je me suis lancé. Bon. Allons-y.

Coupez.

Luca Leone

Photo : © Luca Leone

Luca Leone

Luca Leone est un artiste genevois, à la fois auteur, compositeur, interprète, mais aussi comédien et metteur en scène. Il explore ici des alternatives à l’approche journalistique en proposant de rencontrer des artistes le matin tôt, juste avant l’aube.

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