Enfants sauvages, entre jeux et barbarie
Le vert semble trop vert, la mer trop bleue, les visages trop proches. L’île aux teintes saturées et hallucinées est fiévreuse. Comme si elle rêvait le glissement vers une violence primitive d’une bande enfantine et adolescente rescapée d’un crash. Écrite et adaptée par Jack Thorne, le cinéaste de la minisérie Adolescence, Lord of The Flies ouvre la fable de William Golding de l’intérieur, en suivant Piggy, Jack, Simon puis Ralph. À voir.
Voici une adaptation inégale de Lord of The Flies (1954), récit initiatique en forme de conte cruel signé Willam Golding ayant hanté nos enfances et adolescences. Ici, sous forme de thriller psychologique et métaphysique, qui ne fait pas toujours mouche, tout en devant beaucoup à la qualité de son casting.
Chair nouvelle
Les choix scénaristiques et visuels donnent incontestablement à la tragédie de ce huis-clos insulaire une chair nouvelle, mais révèle aussi sa limite. À force d’expliquer les blessures, à coup de flash-backs peu inspirés évoquant la vie des jeunes pousses dans une Angleterre en guerre, pieuse et conservatrice, de saturer les couleurs et d’accompagner chaque vertige de musique lyrique limite pompière, la série laisse rarement la barbarie surgir dans sa nudité.
Croisant l’enluminure sensorielle, un cadrage claustrophobe des visages et peaux à une forme de surréalisme magique chatoyant réussissant ses bleu profonds et nocturnes, la photographie picturale en compose l’hallucination visuelle. Non sans parfois un controversé objectif déformant façon œil de poisson (Fisheye). Nulle surprise à ce que le premier acte collectif soit le ramassage de bois de mauvaise qualité pour en faire un immense brasier pour donner l’alerte aux navires croisant au large. Les flammes gagneront une partie de la forêt qu’elles réduiront en cendres. La séquence annonce naturellement la mise à feu de la jungle afin d’y traquer, Ralph, l’ex-leader de la collectivité bancale.

Quatre visages, une chute
Le premier chapitre serre Piggy (prodigieux David McKenna) dans des gros plans suffocants. Avant d’être le souffre-douleur, ce pré-adolescent gauche, enveloppé et asthmatique voit la nécessité d’un recensement, de l’eau et d’un feu maîtrisé. La série lui donne un prénom, Nicholas, bientôt Nicky dans la bouche de Ralph, éphémère chef de clan. Et fait de leur amitié le premier abri de l’île. Cette figure rondouillarde assurera le vivre-ensemble des plus petits, leur racontant chaque jour une nouvelle histoire inventée sur le vif. Pour calmer ennui, absence parentale, désespoir et terreurs nocturnes.
Mais cette fragile et incertaine démocratie repose déjà sur une trahison : Ralph livre le surnom confié par son compagnon. Le feu de signal, allumé avec ses lunettes arrachées, devient un incendie ravageant une partie de l’île. Piggy souffle pourtant dans la conque jusqu’à l’épuisement pour sauver les enfants, tandis qu’un petit garçon disparaît à jamais.
Le deuxième épisode adopte le regard de Jack : personne ne lui dit adieu au départ. Puis viennent l’échec de la chasse, le navire potentiellement de sauvetage manqué et le sang du cochon sur sa bouche. Le troisième chapitre appartient à Simon (Ike Talbut, poignant et interdit), enfant mystique travaillé par le crucifix, le journal que Jack profane et le souvenir d’un père haï l’obligeant à choisir entre ses parents. Seul, il comprend que la bête insulaire n’est qu’un cadavre mu par le vent et une tête de porc couverte de mouches.
Lorsqu’il rejoint les autres, l’orage, la danse et le chant font de lui leur victime sacrificielle. Le dernier épisode suit Ralph – Winstow Sawyers en demi-teinte et dont la physionomie pourrait évoquer un éventuel natif de l’île – dans les décombres : vol des lunettes de Piggy, destruction de la conque, Piggy grièvement frappé, mais laissé vivant assez longtemps pour que l’amitié puisse enfin se dire. Puis la tombe, la chasse à l’homme, l’île en feu et le retour brutal de l’autorité adulte.

Dramaturgie éclatée
Cette construction en relais est la grande idée de Thorne. Elle déplace les figures de cette fable en forme de conte irréaliste : Piggy n’est plus seulement la raison humiliée, Simon la sainteté énigmatique, Jack la sauvagerie et Ralph l’ordre vacillant. Chacun devient une conscience partielle, encombrée de honte et de désir d’être aimé.
Mais les épisodes ne recomposent pas les mêmes faits selon quatre vérités incompatibles. Ils restent largement linéaires, ajoutant des retours en arrière plutôt qu’une véritable polyphonie. Le procédé touche lorsqu’un détail change de valeur, mais devient démonstratif lorsque chaque conduite reçoit son antécédent familial. La logique des microdécisions humanise les bourreaux sans toujours laisser au mal son opacité.
Il est aussi une facilité dramaturgique tant du roman que de la réalisation cinéma. Le choix qui semble vite fait pour les rescapés entre deux projets de vie communautaire. D’une part, la création d’un clan pour « manger, danser et chanter » prôné par Jack. De l’autre, le projet de société rationnelle défendu par le binôme Nicolas-Ralph : continuer à « faire comme les parents », selon les mots de Piggy, construire des cabanes pour se protéger des intempéries, alimenter un feu pour alerter d’éventuels secours, préserver les points d’eau potable des déjections de tout-petits. Résultat : la quasi-totalité des naufragés, dont l’un des plus lucides, reconnait qu’ils ne sont en substance que des feignasses, suit Jack après l’avoir brièvement délaissé.

Jack, prince blessé
Jack est le déplacement essentiel de cette adaptation. Chef de chœur avant de devenir chef de meute, il retourne contre la civilisation la discipline religieuse et musicale dont il est issu. Le chant réglé et l’obéissance se dégradent en peintures de guerre, cris gutturaux et procession sanglante. Son humiliation lors de l’élection ne suffit plus à le définir : Munden filme sa préciosité et sa manière de réclamer le regard des autres tout en cachant sa peur.
Lox Pratt ne joue pas un bloc de brutalité, mais un enfant qui s’invente en prince capricieux, velléitaire, brutal et veule parce qu’il se croit abandonné. Les scènes de meurtre que ce soit d’abord du cochon puis celle de Simon, le découvre épisodiquement comme en retrait, possiblement sidéré par la violence qu’il a embrayée et la sauvagerie qu’il favorise. Belle trouvaille.
Troubles
Sa relation trouble avec Simon mêle proximité ancienne, affection embarrassée et cruauté envers celui qui le connaît trop bien. La scène où Simon maquille de boue le futur guerrier et chef du clan des chasseurs, Jack, est, sur un mode diffus, la manifestation d’un désir qui va bien au-delà d’une amitié fraternelle.
Quand Jack lit publiquement le journal où Simon l’admire, l’humiliation infligée ressemble à une panique devant l’intimité. Thorne et Munden évitent l’équation « mauvais père, mauvais fils » : Simon porte lui aussi une histoire familiale violente sans devenir tyran. La chasse offre plutôt à Jack une grammaire : transformer la peur en spectacle, le spectacle en rite, le rite en pouvoir.

D’Adolescence à Lord of the Flies
C’est ici que Lord of the Flies rejoint Adolescence, autre minisérie coécrite par Thorne avec Stephen Graham et réalisée par Philip Barantini. Le jeune Jamie Miller commet son crime sur une adolescente dans un monde saturé d’adultes, d’institutions. Et d’incels[1] masculinistes diffusant leur haine du féminin sur les réseaux sociaux et Les garçons de l’île agissent après leur disparition de leur société patriarcale originelle. Pourtant, la même matière circule : honte masculine, sentiment d’insignifiance, désir d’être reconnu, incapacité à dire la peur autrement que par la domination.
Au gré d’Adolescence, un acte individuel est interrogé par les institutions. Ici la violence devient une production collective. La série saisit cette contagion, mais elle néglige parfois l’étape la plus inquiétante : celle où le jeu n’a pas encore cessé d’être un jeu. Baignades, déguisements, masques, défis et rondes devraient former une zone trouble, où l’on joue à tuer avant de tuer. Munden en montre les éclats ; le récit les transforme parfois un brin vite en présages.
Paradis graphique
Visuellement, la série possède une force rare. Au milieu de trente-six garçons, le zoom saisit un geste perdu ou une cruauté latérale. Ailleurs, des portraits frontaux inspirés de Goya semblent demander au spectateur de répondre de ce qu’il regarde.
L’incroyable palette de couleurs arrache l’île au naturalisme : verts épaissis, rouges du sang, noirs qui avalent les visages. L’océan, les pluies, les fourmis et les feuillages deviennent un système vivant qui réfléchit la société fragile des enfants. Cette attention donne parfois l’impression d’une enluminure contaminée ou d’un roman graphique devenu fièvre. Elle produit de saisissants surgissements, mais aussi une beauté trop consciente d’elle-même. À force d’empoisonner chaque paradis, l’image indique avant nous ce qu’il faut redouter.

Musique envahissante
Le son prolonge cette emprise. Cristóbal Tapia de Veer signe la partition originale. Hans Zimmer et Kara Talve, le thème principal et des musiques additionnelles. Le passage le plus juste relie le chœur sacré à la clameur tribale : les mêmes voix capables d’ordonner l’espace religieux scandent bientôt la mise à mort.
Mais la musique devient souvent envahissante, lyrique jusqu’à l’emphase, comme si les gros plans et la panique des corps ne suffisaient pas. La mort de Simon, le deuil de Ralph ou certains retours familiaux auraient gagné à rencontrer davantage de silence. Si la partition amplifie la fatalité, elle en réduit parfois l’ambiguïté. La peur la plus durable naît de l’instant où personne ne sait encore s’il participe à une ronde, une cérémonie ou un meurtre.
Cette sophistication rend plus visible l’invraisemblance fondatrice. Tous les adultes meurent, des dizaines d’enfants survivent presque indemnes, et infections, déshydratation, plaies ou fièvres restent à la périphérie. Face au mythique Seul au monde de Robert Zemeckis, où Tom Hanks affronte la faim, les blessures, l’isolement et une rage de dents, l’écart est radical. Lord of the Flies y perd sans doute une vérité physique, mais gagne la netteté d’une expérience politique.

Laboratoire
L’île dystopique est une chambre d’essai où l’on retire les adultes pour observer la règle, la parole et le désir et le lent basculement vers une folie ensauvagée. La fable a le droit d’être irréaliste ; la série fragilise toutefois ce pacte lorsqu’elle donne aux traumatismes une précision presque clinique tout en laissant les organismes miraculeusement intacts. À cet égard, le passage à tabac dans les flots à l’aide de la conque (servant à avoir la parole et s’exprimer dans les Assemblées de la petite communauté) de Ralph par Jack semble ne laisser aucune trace sur le corps de l’infortuné.
La réussite épisodique de cette version tient aussi à son attention aux visages et à sa volonté de montrer les enfants blessés qui fabriquent la barbarie. Sa faiblesse vient du même geste. Elle éclaire, colore, musicalise et psychologise jusqu’à laisser peu de place à l’incompréhensible. Dans ses meilleurs moments, l’île respire avec les garçons et leur peur devient palpable.
Dans les moins convaincants, le réalisme magique, l’enluminure et l’esthétique de roman graphique surlignent ce qui aurait gagné à rester nu. En l’état, quelques enfants qui jouent encore, un cercle qui se resserre, puis soudain personne qui ne puisse dire quand le jeu a pris fin.
Bertrand Tappolet
Référence :
Lord of the Flies. Mini-série créée par Jack Thorne, Grande-Bretagne, 2026. Visible sur plateformes.
Avec notamment Winston Sawyers, Lox Pratt, David McKenna, Ike Talbut
Photos : ©J Redza/Eleven/BBC
[1] Incels : hommes se définissant comme « célibataires involontaires », parfois regroupés dans des communautés en ligne marquées par la misogynie.
