Les copains d’abord
Dès septembre, les Amis Musiquethéâtre proposent une nouvelle demi-saison variée, riche et alléchante, fidèle à leur théâtre artisanal de grande qualité. On se réjouit.
Il est des théâtres où l’on sent le poids de l’institution. Et puis il y a Les Amis, cette petite salle carougeoise où l’on pénètre presque comme chez des copains. Une rampe de garage, une bibliothèque, Françoise à l’accueil, quelques mots échangés et le petit bar pour patienter. Tout y est bien, léger et profond. Ce petit écrin artistique cultive à bon escient la proximité. Quelque septante fauteuils au plus près du plateau. Le théâtre s’y fabrique sans artifices inutiles, avec de beaux textes, de formidables acteurices, quelques lumières et cette émotion directe qui circule entre la scène et le public.
Les Amis sont fidèles : aux mots, aux interprètes, aux artisan-es de la scène et à un public d’habitué-es qui ne vient pas seulement consommer un spectacle mais préserver un esprit. On y retrouve des artistes d’une création à l’autre, on suit leurs chemins, on les voit changer de rôle et se bonifier comme le bon vin. Au fil des saisons se constitue ainsi une troupe informelle, une famille choisie qui donne à chaque lever de rideau des airs de retrouvailles.
À la tête de la maison, Françoise Courvoisier. Directrice, programmatrice, comédienne et metteure en scène, elle est l’âme charismatique de ce théâtre artisanal. Autour d’elle, une petite équipe assure administration, billetterie, technique, musique et accueil. La nouvelle demi-saison ressemble à cette fée artistique : amoureuse des grands textes, curieuse du présent et profondément fidèle aux actrices et acteurs.

Tchekhov à hauteur d’humain
Du 15 septembre au 11 octobre, la maîtresse des lieux ouvrira le bal avec Oncle Vania. Quinze ans après La Mouette à Pitoëff, elle revient à l’auteur russe qu’elle dit affectionner plus que tout autre. Comment ne pas voir dans ce choix un manifeste pour la maison ? Tchekhov semble avoir écrit pour les petites salles, afin que l’on entende le bruit des illusions perdues, le froissement des amours impossibles et cette manière terriblement humaine de rire au bord du désespoir. La pièce parle du temps qui passe, des rapports de domination et des frustrations familiales, mais aussi de la destruction de la nature à travers les paroles prémonitoires d’Astrov. L’homme détruit ce qu’il est incapable de créer : la phrase pourrait avoir été écrite hier matin.
Une parole hors les murs
Du 1er au 18 octobre, Prima Facie sera repris à la Scène Caecilia après avoir marqué la précédente saison des Amis. Dans le texte de l’ancienne avocate Suzie Miller, Tessa, brillante pénaliste spécialisée dans la défense d’hommes accusés d’agressions sexuelles, voit ses certitudes voler en éclats lorsqu’elle devient elle-même victime. Sous la direction sobre et efficace d’Elidan Arzoni, Anna Budde porte seule cette parole, transformant peu à peu la virtuosité de l’avocate en colère contre les failles du droit. Même hors de ses murs, Les Amis restent fidèles à leur vocation : placer une actrice face au public et faire confiance à la puissance du récit.
Croire encore au monde
Du 3 au 22 novembre, Marie-José Malis adaptera les Lettres du voyageur à son retour de Hugo von Hofmannsthal sous le titre Retour au pays. Revenant en Allemagne en 1907 après dix-huit années d’absence, un négociant ne reconnaît plus son pays. Les symboles semblent vidés de leur substance et le monde lui-même paraît avoir perdu sa consistance. Jusqu’à la découverte des peintures d’un certain Van Gogh, encore inconnu, qui lui rend la possibilité de croire. Effondrement des récits collectifs, défiance envers les autorités, saturation des images, sentiment d’irréalité : difficile d’imaginer proposition plus actuelle. Marie-José Malis entend faire du théâtre un lieu de lucidité, capable de regarder le vide sans céder au nihilisme. Là encore, l’essentiel tient à peu de choses : des mots, des corps, une musique et une toile invisible que chacun-e devra peindre en soi.

Maurice Aufair, toujours debout
Du 1er au 20 décembre, Marie Beer créera Notre regretté Alfred, d’après son roman Patate chaude, avec Maurice Aufair dans le rôle du grand-père. Le jeune Kob est mort. Sa famille voudrait conserver de lui une image convenable, polie par le chagrin et les nécessités de la cérémonie. Mais Alfred ne paraît guère décidé à respecter les convenances. Vieil homme sans filtre et prochain candidat déclaré à la disparition, il s’interroge avec malice sur ce que ses proches raconteront de lui lorsqu’il ne sera plus là. Ce grand-père sera interprété par Maurice Aufair. Acteur de cinéma, de télévision, de radio et surtout immense homme de scène, il appartient à cette mémoire vivante du théâtre romand qui refuse de se laisser ranger dans les archives. Sa présence aux Amis n’a rien d’une concession nostalgique. Elle affirme l’importance de la transmission et le refus de l’obsolescence des artistes. Ici, les ancien-nes ne viennent pas recevoir une médaille avant de disparaître dans les coulisses : on leur donne un texte, un personnage et un public. Rire de la mort pour rester vivant, annonce Marie Beer. Difficile d’imaginer plus belle devise pour un théâtre.
Bretécher pour passer l’hiver
La demi-saison débordera sur janvier avec Les Frustrés, adaptation des bandes dessinées de Claire Bretécher par José Lillo, du 12 au 31 janvier 2027. Copines, mecs, couples et soirées entre ami-es : en quelques traits et quelques répliques, Bretécher savait mettre à nu les contradictions intimes, politiques et affectives de son époque — qui ressemble étrangement à la nôtre. L’économie de moyens de la dessinatrice devrait trouver dans cette petite salle un terrain de jeu idéal : quelques silhouettes, des dialogues tranchants et toute une bourgeoisie progressiste prise la main dans le sac de ses incohérences.
Une utopie à taille humaine
On aurait tort de réduire Les Amis à leur jauge. La salle est petite, mais ce qui s’y tente ne l’est jamais. Il y a dans ce théâtre une manière presque politique de défendre l’échelle humaine face à la standardisation culturelle. Une manière de rappeler qu’une grande œuvre n’exige pas nécessairement de grands murs, mais un texte solide, des interprètes habité-es et des spectateurices suffisamment proches pour que circule quelque chose d’indéfinissable. Voilà peut-être le secret des Amis : un théâtre qui ne cherche pas à impressionner de loin mais à bouleverser de près. Un théâtre où la directrice peut programmer une pièce, la mettre en scène, y jouer et vous saluer à la sortie. Où les artistes ne disparaissent pas derrière la machine institutionnelle. Où le public ne forme pas une masse anonyme mais une assemblée d’humains sensibles.
À l’heure où tant de relations deviennent virtuelles et tant de productions interchangeables, ce théâtre artisanal possède une valeur inestimable. On y vient voir Tchekhov, Suzie Miller, Hofmannsthal, Marie Beer ou Claire Bretécher. On y vient retrouver Maurice Aufair, Françoise Courvoisier et toute une famille d’artistes. Mais on y vient surtout pour cette sensation rarissime d’être attendu-e.
Entre amis, tout simplement.
Stéphane Michaud
La programmation complète et les détails de cette saison sont à retrouver sur le site des Amis musiquethéâtre.
Photos : © Alain Salamin, Lucien Fortunati, Anouk Schneider, Ville de Carouge

