Jungle rouge : Dépeindre la chute des FARC

Présenté en avant-première lors du dernier FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains), Jungle Rouge sort en salles ce mercredi 31 août. Basé sur une impressionnante correspondance, il retrace les derniers moments des FARC, ce mouvement révolutionnaire colombien, et la chute de l’utopie de leur numéro 2, Raul Reyes.

À la mort de Raul Reyes, numéro 2 des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple), en 2008, une impressionnante correspondance est retrouvée : plus de 1500 e-mails échangés avec divers acteur·trice·s du conflit durant une dizaine d’années. Les réalisateurs Juan José Lozano et Zoltán Horváth s’en emparent pour raconter un récit intime et politique sur la fin de ce mouvement révolutionnaire créé en 1964 et dissous en 2016, avant de devenir un parti politique officiel. Ou comment comprendre l’utopie et sa chute de l’intérieur.

Comme un tableau

Ce qui marque avant tout dans ce film, c’est le traitement de l’image, en animation mixte. Ainsi, les réalisateurs mélangent animation et prises de vue réelles, ce qui donne l’impression de visionner un tableau en mouvement, comme une peinture animée. Les gestes des personnages sont ainsi quelque peu saccadés par moments et il faut un moment pour s’y habituer. Pour autant, ce choix n’est pas anodin et permet de créer une certaine distance dans le regard du / de la spectateur·trice. Le tableau qui nous est dépeint, puisque c’est véritablement de cela dont il s’agit, est la vision de Raul Reyes, et donc loin d’être objective. Un choix assumé qui présente un point de vue différent de celui dont on a l’habitude à travers les médias, qui ne s’appuient pas sur les mêmes sources. On découvre ainsi l’utopie et la chute d’un homme convaincu, qui aura cru en ses rêves jusqu’au dernier instant.

De ses rêves, il est d’ailleurs question dans certains passages complètement animés et particulièrement colorés. On y aperçoit par moment un serpent, que Raul craint énormément. Image du gouvernement colombien, de l’appui des États-Unis qui ont placé les FARC sur la liste officielle des organisations terroristes ou du système capitaliste contre lequel il lutte en communiste convaincu ? Les réponses restent ouvertes. Au-delà de ce cauchemar, il rêve aussi de scènes de liesse, où il entreprend une marche victorieuse aux côtés de grandes figures communistes comme Karl Marx, Lénine ou encore Che Guevara. Il reprend d’ailleurs, dans ses rêveries, la célèbre phrase de ce dernier, « Hasta la victoria siempre ! » (En avant jusqu’à la victoire), avant de fêter celle-ci au rythme de L’Internationale. Le voici bien loin de la réalité de la jungle depuis laquelle lui et son organisation tentent d’organiser une révolution qui n’adviendra jamais.

Découvrir l’utopie et la chute

Jungle rouge réussit à dépeindre la chute des FARC à travers le regard de Raul Reyes sans pour autant porter un jugement envers lui : sans l’enfoncer ni, au contraire, l’encenser, les deux réalisateurs parviennent à montrer son point de vue, la façon dont le numéro 2 a envisagé les événements. Et sa chute n’en est que plus terrible. Ainsi, dans la scène introductive du film, on perçoit l’engouement et le soutien dont il bénéficie, avec ses grandes convictions et des discours inspirants auprès de son armée. Petit à petit, cette image s’effrite. On perçoit le rôle des médias – une fois encore sans jugement – qui soutiennent le gouvernement, comme l’opinion publique, qui ira jusqu’à manifester dans la rue pour la fin des FARC. Difficile dès lors pour « l’Armée du peuple » de poursuivre sans le soutien de ce dernier. Et cela entraînera inévitablement des dissensions au sein même du mouvement, même parmi ses plus proches collaborateurs, qui doutent de plus en plus des méthodes employées, de l’utilité de garder tous les otages, mères et enfants y compris. Et quand les bains de sang se multiplient, consécutifs aux attaques du gouvernement contre les camps de base des FARC, cela n’arrangera rien.

Jungle rouge, c’est aussi et surtout le récit intime d’un homme qui est mort avec et pour ses convictions, lui rendant peut-être une part d’humanité, peut-être oubliée avec le temps. Un tableau qui dépeint cette guérilla ô combien complexe.

Fabien Imhof

Référence :

Jungle Rouge, de Juan José Lozano et Zoltán Horváth, avec Alvaro Bayona, Vera Mercado, Emilia Ceballos, Julian Díaz, Omar Porras, Jean-Pierre Gontard, Patricia Tamayo, Antonio Buil, Suisse et France, sortie en salles le 31 août 2022, en espagnol sous-titré français.

Photo : © DR

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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