La Marche du Loup : une geste légendaire

Il est des textes de jadis qui deviennent légendes, qui deviennent mythes. La Marche du Loup est de ceux-ci. Une histoire entre geste médiévale, épopée mythologique et conte fantastique – inclassable.

Écrit par le Lausannois Olivier Sillig et paru aux éditions Encre Fraîche en 2004, La Marche du Loup n’est pas un simple roman : c’est une geste – une prophétie. C’est, sans doute, un des romans qui m’a le plus marquée, ces dix dernières années.

 « Au couchant du soleil ils arrivent là où le loup veut aller. […] Un sanctuaire, le cimetière des vieux loups. La bête se dirige vers un squelette très blanc, très grand. Wolfgang l’identifie, c’est la dépouille du loup noir. La tête allongée entre les pattes avant, le crâne et les orbites évidés, les os nettoyés. Quatre dents se sont déchaussées. Elles sont posées, comme alignées sur la pierre. Ce sont les quatre canines de la bête. Et c’est un cadeau. Pour lui. » (p. 61)

La geste du Loup Rouge

Tout commence dans les méandres oubliés de l’Histoire. Un temps situé mais indistinct, un lieu qu’on devine sans nommer – les années sombres d’un monde effacé.

« L’an mille est passé. Depuis peu. Une clairière, un hameau. Quelques champs, quelques maisons, des toits, du chaume, une chapelle. Tous les hommes sont partis, la guerre, loin, quelque part. Une guerre. » (p. 5)

Ce décor est celui d’une naissance : deux jumeaux. Un incendie, la mort de la mère. Le hameau baptise les enfants : Wolfgang et Luisa. De cette naissance, Wolfgang conservera une tâche à l’épaule, la morsure de sa sœur – un stigmate au profil de bouc. Ils seront élevés par une simple, Martha. Rien d’exceptionnel… jusqu’à ce que Wolfgang infléchisse sa légende :

« Lui et une bête, un loup, se fixent sans bouger. Un grand loup noir et un enfant mince avec des cheveux rouges. L’enfant sourit. Le loup peut-être – mais qui sait comment c’est, un sourire de loup ? Un temps, long. Puis, dans un même mouvement, ils se détournent, le loup vers la nuit, l’enfant vers la lueur des braises […] » (p. 11)

Wolfgang devient sauvage. Il est happé par la forêt et vit avec les loups. Le destin modèle sa course : en chemin, il sauve un pendu du gibet. L’homme bossu (presqu’un cadavre) n’oubliera pas ce geste. Puis Wolfgang repart. Le voilà face à une bande de brigands qui tue, pille et viole sans scrupule. Les années passent, il est leur chef. Et les campagnes tremblent, à l’ombre de Wolfgang, le Loup Rouge. Mais l’an mille est le temps des légendes, qui feront naître un opposant de la trempe de Wolfgang. Retranché dans sa forteresse, le duc Maria est sans pitié. Il est né hermaphrodite, devient duc à sept ans. Il a emprisonné sa mère, fait disparaître sa propre sœur. Ni homme, ni femme, il ne connaît aucune limite – et il hait le Loup Rouge comme personne.

Ces deux-là vont s’affronter, comme les ennemis des temps lointains. En chemin, Wolfgang deviendra une légende : le Loup Rouge sauveur des peuples. Il retrouvera le bossu et affrontera le duc – ou est-ce le duc qui retrouvera le bossu et affrontera le loup ?…

Des métalepses aux forêts

Il serait hasardeux de vouloir donner un résumé détaillé de La Marche du Loup, car l’histoire que raconte Olivier Sillig n’est pas linéaire : elle s’écrit à mesure. Les épisodes se mêlent, se répondent, s’éclairent ou s’obscurcissent… jusqu’aux pages finales qui, sans fournir tout un trousseau, livrent quelques clefs. La Marche du Loup est d’une facture étrange, d’un style inhabituel – et on imagine sans mal Olivier Sillig ciseler ses mots un à un, avec la patience des clercs et la passion des trouvères. À la lecture, on comprend pourquoi ce manuscrit inclassable ne trouvait pas éditeur… au point qu’une bande de passionnés décide de fonder une maison d’éditions, juste pour lui donner une chance d’exister. La Marche du Loup, c’est le roman autour duquel les éditions Encre Fraîche se sont constituées – le tout premier titre de leur catalogue.

L’histoire déroute, passionne. Avant même l’incipit, une « Note de l’Éditeur » lance sur une fausse piste :

« Au fond d’un ravin près de Saint-Blasien en Forêt Noire, dans la carcasse d’une voiture incendiée, on a retrouvé un attaché-case en aluminium. Il contenait un document dactylographié. Apparemment ce texte est la transcription en langue moderne des écritures qui recouvraient la face intérieure des ruines d’un couvent. […] Leur publication nous a semblé digne d’intérêt. » (p. 3)

De cette voiture incendiée, on ne saura rien, car l’important est ailleurs. La Marche du Loup lance son lecteur dans l’an mille. Chaque chapitre est composé des écritures recueillies sur les murs calcinés du couvent. Mais certains pans manquent, détruits par l’incendie, et c’est au lecteur de reconstituer la geste… jusqu’à la fin, où l’histoire s’écrit d’elle-même, dans le sang des personnages. Au final, le couvent livre La Marche du Loup – un texte jouant avec la métalepse, ce procédé qui transgresse les frontières narratives pour faire exister la fiction dans le monde réel.

La Marche du Loup est une geste légendaire, écrite sur des murs par le sang d’êtres agonisants – ce qui explique son style, ramassé et elliptique. Olivier Sillig ne s’embarrasse pas de longues phrases. Il préfère une narration nominale, peu de verbes, beaucoup de noms. Des adjectifs. Les mots tournent, se répètent, tournent et tournent dans le ressassement lancinant qui crée le rythme profond des légendes. Le processus déroute, mais s’avère nécessaire. Sillig livre une prose vraie, plus proche d’une pensée en construction que d’une voix qui parle. Est-ce parce que Wolfgang, le Loup Rouge, est muet ?

Tant à dire

Il y aurait tant à dire encore, sur La Marche du Loup. Lever le voile sur le motif du duo (ou du couple), qui refuse violemment l’adjonction d’un troisième membre. Examiner l’opposition récurrente entre sexe féminin et masculin (à son apogée dans le drame du duc Maria). S’intéresser au temps qui passe sans passer, entre accélérations violentes et dilatations oniriques. Se pencher sur la trame chromatique qui file l’histoire – rouge, blanc, noir, bleu, vert… Tant à dire encore – mais ne serait-ce pas briser la geste et lui enlever de sa légende ? J’évoquerai pour conclure le lieu fondamental de l’histoire, celui qui rend la magie possible, qui capture personnages et lecteurs pour les transformer et les rendre au monde, différents. Métaphore du roman, ce lieu est celui des métamorphoses :

« Une forêt, c’est vivant. C’est fait d’arbres, de plantes. Et les plantes, ça vit. Une forêt c’est vivant, ça bouge. Ça se dilate, ça se contracte, ça change. C’est comme le cœur de l’homme, avec des systoles et des pulsations. Et quelques fois avec des palpitations, inattendues, intempestives, inexpliquées, inexplicables. […] C’est l’aube. La forêt est là. En face d’eux. Ils se sentent désarmés. La forêt leur fait face. Seules ses cimes s’illuminent. Elle est massive et sombre mais le jour leur découvre quelque chose de nouveau. Une allée s’est ouverte. » (pp. 160-161)

Si un texte est une forêt, alors La Marche du Loup d’Olivier Sillig est un lieu impénétrable qui ouvre au lecteur une allée mystérieuse à emprunter, pour découvrir quelque chose de nouveau.

Magali Bossi

Référence :

Olivier Sillig, La Marche du Loup, Genève, éditions Encre Fraîche, 2004.

Photos : © Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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